Jean-Christophe Bas : "En Allemagne, on a évité la « tonalité guerrière » pour privilégier le pragmatisme et le sens des responsabilités."

Jean-Christophe Bas : "En Allemagne, on a évité la « tonalité guerrière » pour privilégier le pragmatisme et le sens des responsabilités."

En partenariat avec l'IPSE, entretien avec Jean-Christophe Bas, CEO et Executive Board chairman du Dialogue of Civilizations Research Institute (DOC), un think tank international dont le siège est à Berlin. Auparavant, il a occupé plusieurs postes au sein d’organisations intergouvernementales, notamment celui de Directeur de la stratégie et du développement de l’Alliance des Civilisations de l’ONU à New York ; Directeur du dialogue stratégique à la Banque mondiale ; Directeur du Département Démocratie, citoyenneté et participation du Conseil de l’Europe. Il a collaboré avec Simone Veil et a été candidat sur sa liste aux élections européennes de 1989. La même année, il est élu conseiller municipal centriste (CDS) de Besançon. De 1994 à 1999, il est le premier Directeur General de l’Institut Aspen en France, alors présidé par Raymond Barre. Il est l’auteur de l’ouvrage « L’Europe à la carte » paru en 2009 aux éditions du Cherche Midi à l’occasion du 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. Son grand-père, André Bas, à qui il a consacré une biographie « Combats pour l’Entente », a été député MRP du Haut-Rhin à la Libération et fut un pionnier de la construction européenne aux côtés de Robert Schuman

 

Avec 184 193 personnes infectées et 8674 morts (Ndlr : 7 juin) l’Allemagne semble avoir mieux résister que nombre de ses voisins et partenaires européens. C’est en tout cas vrai par rapport à la France, qui pour un nombre inférieur de personnes contaminées par la Covid-19 (153 977 personnes) compte nettement plus de personnes décédées (29153) qu’en Allemagne (8674). Par ailleurs, Berlin peut se targuer d’avoir vu 169 100 personnes sortir guéries des hôpitaux ; les résultats en France sont nettement moins bons : 70 842 remissions seulement. Pourtant, la chancelière Angela Merkel avait choisi de ne pas confiner les Allemands et de maintenir les commerces et lieux de vie (café, parcs et musées) ouverts, contrairement à la France, la Belgique, l’Espagne et l’Italie. Comment expliquer cette étonnante résilience, en tenant compte e la nette différence dans les chiffres et le faible taux de mortalité (un des plus faibles au sein de l’UE : 0,37% contre en 4% en France ; 7,5% en Espagne et 9% en Italie) ?

Je ne suis pas un expert de la lutte contre les pandémies et me garde bien de porter des jugements autorisés et péremptoires sur ces questions. Ce que j’observe, c’est la façon avec laquelle la crise a été gérée ici en Allemagne. On a été évité la « tonalité guerrière » pour privilégier le pragmatisme et le sens des responsabilités. 

 

Face à la crise, les Allemands ont retrouvé « Mutti », le surnom affectueux dont ils ont affublé Merkel depuis des années. Une Mutti dont la gestion de la crise avec une rigueur scientifique, empathie et pragmatisme, tranchait avec celle erratique, dramatique et chaotique de beaucoup d’autres dirigeants.

 

Lors de son message télévisé mi-mars pour annoncer les mesures de précaution à prendre face à la pandémie, elle a eu la sagesse d’associer, à ses côtés, le Ministre Président de Bavière et le maire de Hambourg, montrant ainsi le rôle déterminant qu’allaient jouer les autorités locales dans la gestion de la crise sanitaire, la décision de fermer les écoles, de réguler les transports et les rassemblements publics étant de leur ressort dans cet Etat fédéral. Montrant ainsi sa capacité à agir collectivement.

 

Comme si le Président de la République française avait eu la bonne inspiration d’annoncer le confinement en présence du maire de Marseille et du Président de la Région Alsace.

 

Les Français s’y seraient peut-être plus retrouvés, ils auraient compris qu’il s’agissait d’un contrat entre tous, où chacun allait devoir exercer ses responsabilités. Résultat, selon un sondage réalisé par le Conseil européen des relations internationales (ECFR), six Français sur dix considèrent que le gouvernement d’Emmanuel Macron n’a pas été à la hauteur de la situation. Alors qu’en réalité il a plutôt assez bien agi par rapport à beaucoup d’autres pays européens. 

 

C’est ça la force et le style Merkel.

 

En réalité, la gestion de la crise sanitaire en Allemagne s’est faite au niveau des Länders qui sont responsables des politiques de santé ; Merkel a été un simple chef d’orchestre, mais en a tiré des dividendes politiques considérables. 

 

Sur le plan économique, l’économie allemande s’en sort relativement mieux que d’autres pays européens. Si le PIB allemand devrait subir une modeste contraction de 0,1%, la recession sera - comme ailleurs en Europe - au rendez-vous avec un net recul de l’activité économique au deuxième trimestre 2020, réduisant à néant la politique du « zéro endettement » jusqu’ici strictement respectée, à l’aune de la règle constitutionnelle qui n’autorise l’Allemagne qu’à avoir un déficit budgétaire de 0,35% du PIB. L’on évoque, ainsi, un budget prévoyant 156 milliards de dépenses en plus pour faire face aux lourdes conséquences économiques et sociales pesant sur les ménages allemands. Pour y faire face, le ministre de l’économie allemande, Olaf Scholz, a récemment parlé de mesures « bazooka » à mettre en place, à travers l’injection dans l’économique allemande de 1100 milliards d’euros. Ces mesures économiques sont-elles de nature à « sauver » politiquement la chancelière allemande, dont la fin de son 4ème mandat approche à grand pas (Ndlr : septembre 2021, à travers les élections fédérales) ? Y-a-t-il aujourd’hui une alternative crédible à l’actuelle chancelière ? Pourrait-elle, des lors, à défaut, repartir pour un cinquième mandat ?

Il y a beaucoup de questions de nature différente ici, je vais essayer d’y répondre une par une. L’Allemagne, comme tous les pays européens va souffrir des conséquences économiques de la crise sanitaire. Assurément moins. D’une part car elle a des réserves considérables ; il est frappant de voir comment le Sénat de Berlin  offre des opportunités de dons et des prêts à de nombreuses organisations en vue de maintenir leurs activités, notamment sur le plan international. D’autre part, l’Allemagne n’a pas imposé un confinement total à son économie sur tout le territoire pendant plus de deux mois. L’économie allemande, ses centres de production industrielle, sont aussi décentralisés que l’est la politique allemande et son Etat fédéral. Grâce à cela, certaines régions ont continué de produire et l’économie de se développer.  

 

Pour ce qui est de l’avenir politique de Merkel, je n’ai pas de boule de cristal, mais à l’évidence un cinquième mandat n’est pas envisageable.  Pour beaucoup, celui-ci risquait déjà d’être le mandat en trop ; elle est parvenue avec beaucoup d’intelligence à rebondir sur la crise sanitaire, mais n’oublions pas qu’en février dernier, elle était au plus bas et que de nombreux commentateurs très influents annonçaient même son départ imminent.

 

Elle était en effet empêtrée dans la crise politique provoquée par l’élection le 5 février en Thuringe - un Land d’Allemagne de l’Est – d’un Ministre Président Libéral avec le soutien de l’AfD, le parti de droite radicale allemand et le soutien de la CDU locale. Angela Merkel avait dénoncé un "acte impardonnable" et "un mauvais jour pour la démocratie". Pour la première fois dans l'histoire d'après-guerre, un dirigeant régional était en effet élu avec les voix de l'extrême droite et surtout pour la première fois la droite modérée faisait alliance avec l'AfD, brisant ainsi un tabou politique. 

 

Une ligne jaune que Merkel n’accepte pas de franchir. Conséquence immédiate, Annegret Kramp-Karrenbauer (Ndlr : surnommée AKK), la patronne fragile de la CDU, qui devait succéder en 2021 à Angela Merkel à la Chancellerie, était conduite à démissionner pour n’avoir pas réussi à maîtriser ses troupes.

 

De longs mois d’efforts pour parvenir à une succession conforme aux vœux de la chancelière – notamment sur la politique migratoire -  étaient réduits à néant, et s’ouvrait immédiatement une nouvelle course à la succession qu’elle n’était plus vraiment en mesure de maîtriser.

 

La crise du Covid 19 va pourtant lui redonner rapidement l’opportunité de retrouver son autorité en Allemagne, et surtout d’affirmer son leadership sur la scène internationale.

 

Ce que veut Merkel, c’est s’assurer que sa vision de la société allemande qu’elle s’est battue sans relâche pour l’imposer – une société progressiste et ouverte, faisant place à la diversité culturelle, au rôle des femmes, une Allemagne engagée sans complexe sur la scène internationale notamment sur les questions de paix et de gouvernance internationale   – notamment au sein de la CDU, que cette vision soit pérenne. Je crois que c’est un facteur très important pour elle.   Son apparence lénifiante de Mutti cache en réalité une volonté de fer et une vision fortement ancrée que l’on sous-estime souvent. Ses origines de jeune fille ayant grandi en Allemagne de l’Est à l’ombre du Mur ont forgé son caractère.

 

Je vous renvoie à son magnifique discours prononcé récemment devant les étudiants de Harvard en forme de testament politique dans lequel elle lance un vibrant appel à résister à l’obscurantisme de notre époque : « Il y a une chose que ce Mur n’a pas réussi à faire au fil de toutes ces années : fixer mes propres limites intérieures. Ma personnalité mon imagination, mes aspirations : interdits et contraintes ne pouvaient limiter tout cela… C’est pourquoi je veux partager avec vous ce souhait : abattez les murs de l’ignorance et de l’étroitesse d’esprit, car rien ne doit forcément rester en l’état. Coopérez dans l’intérêt d’un monde global multilatéral. Demandez-vous sans relâche : est-ce que je fais telle chose parce qu’elle est juste ou simplement parce qu’elle est possible ? N’oubliez pas que la liberté ne doit jamais être tenue pour acquise. Surprenez-vous avec ce qui s’avère possible. Rappelez-vous que l’ouverture implique toujours du risque. L’abandon de l’ancien fait partie d’un nouveau commencement. Et surtout : rien n’est acquis, tout est possible ».   

 

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français, Emmanuel Macron, ont réussi, en présentant, le 18 mai dernier, leur imitative de relance économique, à travers l’émission d’une dette commune européenne de 500 milliards d’euros. La Commission a suivi favorablement, en mettant un plan de relance et « budget de crise » 2021-2027 massif autour de 750 milliards d’euros d’aides, 540 milliards de prêts d’urgence et 1000 euros que la Banque centrale européenne (BCE) s’est engagée à injecter dans le système financier. Assiste-t-on ainsi à une relance européenne par une nouvelle dynamique franco-allemande qui sera suffisante pour « cautériser » les plaies du projet européen, lourdement enrayée et de plus en plus remis en cause par la perception du manque de solidarité intra-européen, à l’instar du sentiment d’abandon des citoyens des pays les plus impactés par la crise sanitaire et économique (Espagne, Italie) ? 

En bon centriste et héritier d’une famille démocrate chrétienne, je garde une foi inébranlable dans la force et la pérennité du projet européen.  Une foi confortée par les faits. Je suis même convaincu que la crise sanitaire peut être salutaire pour l’Union européenne et renforcer un sentiment d’appartenance et d’unité, même par défaut, par défiance vis-à-vis des autres grands blocs, que ce soient les Etats Unis ou la Chine, et dans une moindre mesure la Russie.

 

C’est d’ailleurs bien ce que révèle le même sondage réalisé par le Conseil européen des relations internationales (ECFR) selon lequel deux tiers des Européens interrogés considèrent que la crise montre la nécessité d’une coopération accrue entre les Etats de l’UE.  N’oublions jamais que les principales avancées de l’histoire de l’UE se sont faites face à des menaces ! Aujourd’hui, les Européens ont conscience de la nécessité de faire bloc face à un partenaire américain fantasque et souvent hostile, et une Chine qui inquiète.

 

Mais aussi, les Européens ont la conviction que face à « la bataille des géants », s’ils savent faire front commun, ils peuvent jouer un rôle majeur de rapprochement, être une force de temporisation. 

 

La chancelière confirme un certain statut « gaullien » - avec sa décision de ne pas se rendre à l’invitation formulée par le président américain, visant à réunir la prochaine réunion du G7 à Camp David - et la relative acceptation du repli partiel des quelque 38 000 soldats américains d’Allemagne. L’Allemagne va assumer la présidence semestrielle de l’UE, à partir du 1er juillet (Ndlr : jusqu’au 31 décembre 2020). Elle assurera, du reste, ce même mois de juillet 2020, la présidence mensuelle du Conseil de sécurité des Nations Unies (Ndlr : l’Allemagne est membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies depuis 2019 et jusqu’u 31 décembre 2020). Que fera Angela Merkel et son pays de cette « alignement des astres » géopolitique ? Entend-elle approfondir résolument son « indépendance et son autonomie stratégique » ? Fort de cette réalité, Angela Merkel, sa ou son successeur, est-il plus crédible qu'Emmanuel Macron pour incarner une forme de « leadership » européen qui a fait défaut ces dernières années ? 

Il y a un astre complémentaire que vous ne citez pas, c’est la Présidence semestrielle du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe qu’exerce l’Allemagne jusqu’en novembre prochain.

 

Face aux leaders chinois et américain qui ressortiront probablement affaiblis de la pandémie, et une absence quasi générale de leadership sur la scène internationale, Merkel a aujourd’hui une opportunité unique d’incarner la voix de la raison et de la modération dans la nécessaire réinvention des mécanismes de coopération internationale et la recomposition de l’ordre mondial. 

 

Il peut y avoir demain, par l’effet de la crise sanitaire, « un moment Merkel » en vue de promouvoir un nouvel internationalisme juste et équilibré, capable d’appréhender les défis communs à l’humanité, et auquel voudront s’agréger tous ceux qui sont attachés aux valeurs d’égalité, de développement équilibré et de dialogue et coopération entre les civilisations. Cela comprend notamment l’urgent et grand chantier de la réforme des Nations Unies et de son mode de fonctionnement et de jeter les bases durables d’une globalisation 2.0 dans l’intérêt du plus grand nombre. Et de profiter de ce moment unique où, pour la première fois, l’humanité toute entière est confrontée à une même menace pour développer un sens d’appartenance commune, de responsabilité partagée et de destinée commune. Une humanité, plusieurs civilisations.

 

L’institut pour le Dialogue des Civilisations réunira la 18ème édition de son Forum de Rhodes à Berlin cette année les 2 et 3 octobre prochain avec l’objectif de contribuer à cette réflexion et d’établir des recommandations concrètes à cette fin.

 

Bien qu’étroite, la fenêtre d’opportunité est bien réelle pour Merkel, avec d’autant plus d’atouts qu’elle va prendre le manche de la Présidence de l’Union européenne le 1er juillet. Il lui reste 18 mois pour accomplir cette mission qui peut la faire entrer dans l’Histoire au même titre que les dirigeants qui sont parvenus, il y a 75 ans, au lendemain du chaos de la deuxième guerre mondiale, à surmonter leurs divergences et développer une vision pour remettre le monde sur les rails. 

 

L’année 2019 était celle des 30 ans de la chute du mur de Berlin (Ndlr : 9 novembre 1989) ; 2020, celle des 30 ans de la réunification allemande (Ndlr : 3 octobre 2020). Ces deux réalités mettent en exergue la singularité de son Ostpolitik - initiée à partir du début des années 1970 (Ndlr : politique initiée par l’ancien chancelier Willy Brandt vis-à-vis de Moscou, de l’ex Allemagne de l'Est et les pays d’Europe centrale et orientale). Comment l’Allemagne entend-elle désormais porter désormais plus à l’est cette caractéristique diplomatique qu’elle incarne plus que quiconque en Europe ? L’Allemagne demeure t’elle, ainsi, le meilleur partenaire pour dialoguer avec la Russie et la Chine ? 

Par sa position géographique et du fait de la structure même de son économie, l’Allemagne n’a d’autre choix que de jouer ce rôle. Il en va de la survie de sa prospérité économique basée sur les exportations de son industrie, notamment automobile, et de son accès aux ressources énergétiques, particulièrement du gaz. Berlin est à peine à quelques encablures des pays d’Europe centrale et orientale et accueille une population nombreuse de ces pays.  

 

Pour autant, il me semble que l’Allemagne ne souhaite pas se trouver seule en première ligne et il y a un vrai débat, un profond clivage entre les tenants d’une ouverture vers l’Est et les partisans de la priorité du lien transatlantique.

 

La question est loin d’être tranchée, et à l’évidence, une approche concertée avec la France est souhaitée par de nombreuses voix. Je perçois fréquemment ce « besoin de France » dans les propos de mes interlocuteurs allemands et de jouer cette partie très importance ensemble.

 

Dans la grande recomposition de l’ordre mondial qui s’opère, et le risque de retour vers un monde bipolaire - et donc polarisé - entre les Etats Unis et la Chine, repenser la relation entre l’Europe et la Russie est vital pour ne pas être condamnés à jouer les variables d’ajustement.

 

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  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-06-25 14:22:39 +0200
  • Emmanuel Dupuy
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