Leonid Pechatnikov : "À Moscou, il y a plus de 80 000 lits. Beaucoup d'hôpitaux étaient prêts face au Covid-19."

Leonid Pechatnikov : "À Moscou, il y a plus de 80 000 lits. Beaucoup d'hôpitaux étaient prêts face au Covid-19."

En partenariat avec l'IPSE, cinq questions à Leonid Pechatnikov, conseiller santé du maire de Moscou, ancien vice-maire de Moscou chargé du développement social (2012-2018) et président du Conseil médical de l’European Medical Center (EMC) situé à Moscou.

 

La pandémie avait semblé relativement « épargné » la Russie jusqu'ici quand le continent européen était touché de plein fouet, il y a quelques semaines. Comment expliquer ce décalage, alors que la Russie compte désormais - avec 10 000 cas supplémentaires quotidiens depuis une quinzaine de jours - presque autant de cas déclarés que les Etats-Unis (242 271 au 29 mai) mais seulement 2212 personnes décédées alors qu’aux Etats-Unis le bilan est nettement plus lourd (plus de 100 000 morts) ?

 

J'ai quitté le poste de maire adjoint il y a déjà 2 ans, mais  je suis resté le conseiller du Maire de Moscou (Ndlr : Sergueï Sobianine, en fonction depuis octobre 2010). Je continue ainsi à conseiller, à cet effet, la ville de Moscou sur les questions liées au système social et la médecine pour Moscou et ses quelque 15 millions d'habitants. Cependant, je ne peux pas expliquer la quantité des cas de personnes atteintes par le Covid-19, eu égard à la complexité de cette épidémie, et celles en général, qui revêt toujours un caractère mystérieux. Mais si on parle des décès, je peux attirer votre attention sur le fait que tous les infectés, surtout dès les premiers jours de l'épidémie, ont ou être hospitalisés, car à Moscou, il y a plus de 80 000 lits et beaucoup d'hôpitaux étaient ainsi configurées et préparées  pour soigner les pneumopathies et surtout celles liées au virus.

 

Depuis 2012-2013, l’ensemble des services hospitaliers ont été mis à niveau, par le biais, notamment de l’équipement des services de réanimation et de diagnostic. C’est pour cette principale raison que non seulement les hôpitaux, mais aussi, les polycliniques (ndlr : L’on appelle, en Russie, polycliniques, des cliniques de quartier où sont soignés les habitants de ceux-ci) ont réussi à obtenir des scanners et ont commencé à travailler d’emblée pour vérifier les cas de pneumopathie. C’est-à-dire que des examens par scanners ont été réalisés avant le dépistage. Voilà pourquoi le service hospitalier a montré un bon résultat dès le début de la pandémie. C’est, de mon point de vue, ce qui permet d'expliquer que le niveau de mortalité ait été vraiment moins important en Russie qu'aux États-Unis ou en Europe, surtout en Italie.

 

Vous êtes à la fois médecin et avez été adjoint au Maire de Moscou, quelles mesures les autorités locales moscovites ont-elles pris pour tenter de juguler la pandémie ? Si le dépistage a été mis en place localement très vite, il n’y a pas en Russie de politique nationale de dépistage, cela sera-t-il suffisant dans un pays où le système de santé est sous-doté en capacité d’accueil d’urgence et en lits de réanimation ?

Concernant la deuxième partie de votre question, il faut dire que l'on ne peut comparer les régions de la Russie. Tout d’abord, la plupart n’ont pas été touchées comme Moscou et Saint-Pétersbourg. C’est la raison pour laquelle je vais vous parler essentiellement de Moscou que je connais mieux que les autres régions de la Russie. Je le répète, les hôpitaux de Moscou ont été profilés très rapidement pour combattre le virus. Pendant des semaines l'on a utilisé les lits de Moscou pour observer les personnes qui étaient en contact avec les personnes infectées.

 

Aujourd’hui, l'on a changé la politique en hospitalisant des personnes atteintes de pneumopathie. Actuellement, la propagation du virus est en baisse, bien que le niveau de mortalité demeure important à Moscou, par rapport aux chiffres des premiers jours de la pandémie. Néanmoins, la quantité de lits qui sont occupés par ces malades diminue et les patients qui y restent sont ceux qui ont développé des formes sévères du virus. Les deux grandes villes que sont Moscou et Saint-Petersbourg cumulent ainsi le plus grand nombre de lits disponibles pour les patients ; ceux-ci sont équipés d'appareils de ventilation artificielle et correspondent logiquement aux chiffres les plus importants quant à l'hospitalisation par rapport à d'autres régions.

 

Le nombre de victimes recensés se fait, en Russie, au niveau des régions. L’actuel système de gouvernance territorial et son évolution vers davantage de gestion décentralisée en Russie - à l’aune de la révision constitutionnelle évoquée par Vladimir Poutine en janvier dernier - sera-t-il un facteur aggravant ou améliorant pour faire face à la crise ?

Pour commencer à répondre à cette question, je voudrais souligner qu'au début de l'épidémie nous n'avions pas assez de tests et il fallait les acheter en Chine, en Corée du Sud, après en Europe. Ces derniers n’étaient pas toujours de bonne qualité et on a commencé à faire le dépistage par le biais d’analyses, ce qui a pris du temps. 

 

Moscou héberge 15 millions d'habitants et demeure une plate-forme de migrations (ndlr : Immigration provenant principalement des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase du Sud, désormais regroupées au sein de Communauté des Etats Indépendants - CEI - depuis leurs indépendances entre 1991 et 1992). Nous avons commencé le dépistage, premièrement pour trouver le virus ou la réaction dite polymérase. Après, l'on a acheté les tests pour trouver les anticorps. Désormais, nous en avons en quantité suffisante. L'on a ainsi testé 1,7 millions d'habitants de Moscou et l'on continue ce dépistage. Le paradoxe est qu'une personne peut être dépistée négative pendant le test, mais attrape le virus en entrant dans un supermarché ou lieu accueillant du public, juste après.

 

En ce qui concerne la réforme constitutionnelle, je vois pas de grands changements qui devront être votés, car la Russie est et restera un Etat fédéral, où chaque région a ses droits qui sont fixés dans la Constitution, et ce, même si l'Etat reste assez centralisé avec le gouvernement, garant de l’exercice du pouvoir. A mon avis, le système en profondeur restera intact sans améliorations nettes ou, au contraire, sans aggravation dans le contexte de la pandémie.

 

La Russie est sous le coup de sanctions économiques de la part de l’UE et des Etats-Unis - depuis 2014, date de l’annexion de la Crimée par la Russie - ; cela aura-t-il eu un impact sur la résilience russe ?

La guerre de sanctions dans les conditions de la pandémie est une tragédie humaine, une tragédie globale aggravant des problèmes humanitaires préexistants. Ce sont des politiques qui les utilisent ; mais moi, en tant que médecin avec 40 ans d’expérience, je pense sincèrement que la vie humaine doit être placée au-dessus de toutes les ambitions et considérations. Je crois que mes collègues du monde entier seront d'accord avec moi quand ils voient que la livraison de tel équipement ou tel médicament est impossible à cause des sanctions. Ce n'est pas justifiable !

 

Les présidents français et russes ne cessent de rappeler la nécessité de mettre en place concrètement une « nouvelle architecture de confiance et de sécurité ». Pourtant, la désunion européenne, le manque de solidarité entre les pays du Nord et ceux du Sud - sur fonds de mutualisation des dettes (coronabonds) - rendent plus compliqué encore cette perspective. Comment cette pandémie est-elle venue renforcer l’idée d’une coopération européenne élargie, au sens d’une vision continentale plus large que celle des institutions de l’UE ?

La situation autour de la solidarité entre les pays d'Europe est en quelque sorte identique à celles entre les régions russes. L'Allemagne ne peut pas être comparée avec la Grèce, comme la situation économique française ne peut pas être comparée avec celle de l'Europe de l’Est.

 

Voilà pourquoi la pandémie montre que nous ne sommes pas égaux dans le même contexte. On déclarait après la fin de la Guerre Froide que le continent européen se trouvait entre les deux océans: l'Atlantique et le Pacifique, mais ce n'était que des déclarations. Et, quand l'on a commencé à réfléchir à l’élargissement de la coopération entre l'Europe et la Russie, la pandémie démontre tout le contraire, à commencer au sein de l'Union Européenne. Cette situation doit être analysée par les politiques européens et pas par nous en Russie.

 

La pandémie comme danger global montre que les gens en Chine, en Russie ou en Europe ont besoin des mêmes choses. Pour moi, cette pandémie comme la Guerre Mondiale doit montrer la solidarité de l'humanité, pas seulement entre la Russie et l'Union Européenne. Les découvertes scientifiques ne doivent ainsi pas être cachées, même si les grandes sociétés pharmaceutiques en Suisse, par exemple, peuvent y investir plus qu'en Russie ou ailleurs. La science doit servir le droit de vivre. Ce que disent Emmanuel Macron et Vladimir Poutine et d'autres présidents - ce ne sont que des déclarations, mais la pandémie comme danger global doit démontrer que ces belles paroles doivent être, en quelque sorte, dé-matérialisées et au contraire réalisées.

 

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Actuellement 2 commentaire(s)

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  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-05-29 00:19:13 +0200
  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-05-29 00:19:13 +0200