Pascal Drouhaud : "La crise de la Covid-19 que traverse l’Amérique latine a mis en exergue les insuffisances des structures d’intégration régionales tout autant que les mécanismes d’une coopération dans le continent."

Pascal Drouhaud : "La crise de la Covid-19 que traverse l’Amérique latine a mis en exergue les insuffisances des structures d’intégration régionales tout autant que les mécanismes d’une coopération dans le continent."

En partenariat avec l'IPSE, interview de Pascal Drouhaud, spécialiste en relations internationales, Président de l’Association LATFRAN (www.latfran.fr), vice-président de l’Institut Choiseul, auteur du livre « Farc, confessions d’un guérillero-Choiseul-Paris-2008) et de nombreux articles sur l’Amérique latine. Il est régulièrement invité sur le réseau de France médias monde pour évoquer la situation de l’Amérique latine-Caraibes.

 

Le nombre de cas de personnes touchées par le Covid-19 sur le continent sud-américain et dans les Caraïbes dépasse désormais les 800 000 personnes avec (au 29 mai) 50.000 personnes décédées, notamment dans les trois principaux foyers que sont le Brésil, le Pérou et le Mexique. Quelles ont été les principales mesures mises en place sur le continent pour faire face au coronavirus ?

Dès le mois de Mars, la plupart des Etats latinoaméricains ont appliqué certaines mesures : fermeture des frontières terrestres , mise en quarantaine. Le Vénézuéla le 17 Mars, l’Argentine le 20, El Salvador, qui applique sans doute le plus strict confinement du continent le 21, la Bolivie le 22, la Colombie le 26. Les vols en provenance des pays les plus touchés du continent avaient été suspendus à la même période. Plusieurs rendez-vous électoraux ont été reportés : en Bolivie, l’élection présidentielle devait se tenir le 3 Mai dernier. Elles ont été reportées sine die.

 

L’état d’urgence sanitaire a été déclaré dans ce pays depuis le 26 Mars dernier. En République dominicaine, après le report des élections municipales, ce sont les présidentielles qui ont été décalées. Initialement prévues le 17 Mai 2020, elles devraient se tenir le 5 Juillet prochain. Au Chili, le référendum invitant la population à se prononcer sur un changement de constitution est désormais prévu le 25 Octobre prochain. Il était le 26 Avril dernier, après une vague de tensions sociales fin 2019.

 

Depuis, les pays ont adopté les mesures de confinement recommandées par les comités scientifiques constitués. L’Amérique latine et la région des Caraïbes rassemblent 33 Etats. Autant de réalités différentes qui expliquent les différences de graduation des mesures prises : couvre-feu au Pérou, au Guatémala, au Honduras, en République dominicaines, déclaration d’état d’exception au Chili, en Equateur. Le Brésil est à ce jour le pays le plus touché : 500.000 contaminés, 28849 décès (chiffres au 31/05/2020).

 

Ce sont les Etats (1), par exemple ceux de Sao Paulo, Rio de Janeiro ou d’Amazonas où se trouve le foyer très actif à Manaus, qui appliquent les mesures de confinement tandis que l’Etat fédéral encourage une reprise des activités économiques. Les tensions entre l’Etat fédéral et les Etats sont fortes actuellement. Elles illustrent les positions antagonistes entre les tenants d’une ligne privilégiant la reprise à tout prix, de l’activité économique et ceux qui prônent les mesures de santé avant tout. Ce point est crucial dans un continent qui compte actuellement plus de 30% de personnes vivant dans la pauvreté. Il aide à comprendre la force de la fracture entre les tenants de ces positions divergentes. Il est acquis désormais  que la crise sanitaire va renforcer la pauvreté. La CEPALC (2) vient d' établir le niveau de pauvreté à l’issue de cette crise: il va toucher  34.7% de la population. Ce sont près de 200 millions de latino-américains qui sont concernés sur une population globale de 600 millions. La fragilité des systèmes de santé et d’aides sociales expliquent, en partie , les tensions que traversent plusieurs pays de la région. A l’inverse, d’autres comme le Costa Rica comptent 1022 contaminés, 10 décès. Cuba voit le nombre de cas se stabiliser à 2005 contaminations et 82 décès.

 

Cette pandémie ne met-elle pas aussi en exergue la nécessité, quoique lente, de l’approfondissement de l'intégration continentale et émergence de structures de coopérations régionales ?

La crise de la Covid 19 que traverse l’Amérique latine, a mis en exergue les insuffisances des structures d’intégration régionales tout autant que les mécanismes d’une coopération dans le continent. Ce sont les Etats qui ont pris, unilatéralement, les mesures visant à établir un confinement et conduisant à un ralentissement ou à un arrêt de l’économie. Le coût social s’est fait ressentir immédiatement. Mais les structures régionales n’ont pas proposé de mesures d’appui ou d’aide aux Etats comme cela est le cas au sein de l’Union européenne.

 

Le Système d’intégration centraméricain (SICA), l’Alliance pour le Pacifique (2), le Mercosur (3), la Communauté des Etats latino-americains et Caraïbes (CELAC) (4) ont tous pour objet de promouvoir une intégration en favorisant les échanges commerciaux. Mais l’harmonisation fiscale, la libre circulation des biens et des personnes, la mise en place de fonds de solidarité avec un principe de subsidiarité, n’ont pas été établies. Ces faiblesses portent aujourd’hui un coût rude à la coopération régionale. Les sujets politiques ont constitué un frein à cet objectif. La crise vénézuélienne l'illustre par exemple. Elle a conduit à des relations tendues avec notamment les pays de la région andine et de la façade Pacifique (le Chili notamment). Les relations avec la Colombie qui est le pays partenaire sur le plan économique du Vénézuéla, sont régulièrement, tendues . La question des migrants n’a fait que renforcer cette réalité. Depuis 2017, ce sont près de 3 millions de vénézuéliens qui sont partis pour la Colombie, l'Equateur, le Pérou et le Chili principalement. 60.000 sont entrés au Brésil. Autant dire la pression exercée sur les économies locales.

 

Ces sujets politiques restent très présents et peuvent enflammer de nouveau une partie du continent dans la phase du déconfinement qui commencent à être appliquées à compter du début du mois de juin.

 

Alors que l’Union européenne a péniblement signé un accord de libre échange entre les 5 pays du Marché commun du Sud (Mercosur) dont le Vénézuéla est actuellement exclu et la Bolivie en cours d’accession) et les 27 de l’UE, après 209 années d’âtres négociations, quel impact le coronavirus peut-il avoir sur sa difficile ratification, notamment sur le volet agricole sachant que l’UE exporte 42 milliards d’euros de biens et 22 milliards de services ?

Il est trop tôt pour le dire. L’Amérique latine est actuellement dans le cœur de la crise. Nous ne connaissons pas encore bien les conséquences politiques que cette dernière aura dans les pays. Les tensions sont réelles dans des pays aux configurations politiques aussi différentes que le Mexique, El Salvador, l’Equateur, le Pérou ou le Chili. Le Brésil est  la première économie du continent et compte près de 210 millions d’habitants. Aujourd’hui, l’urgence est de répondre au défi sanitaire. Très concrètement, il faut sauver le système hospitalier. La crise sociale va t’elle conduire à un débordement par la rue dans certaines régions ou villes ? Le brésil est urbanisé à hauteur de 87% de sa population. 

 

La Covid 19 a renforcé les fractures sociales qui existent dans les pays et les conséquences sur l’économie sont déjà cernées : la récession sera forte, au moins de 5.3% cette année. 18% au Vénézuéla, 6.5 en Argentine, Mexique ou Equateur selon la CEPAL. Le premier partenaire économique du Brésil est la Chine. Il est possible que le Brésil cherché à rééquilibrer son commerce extérieur et l’accord avec l’UE prévoit d’ailleurs un meilleur accès au marché de cet immense pays. Mais la nécessité de revenir à une nouvelle forme de production nationale dans certains secteurs stratégiques, en France comme dans les pays européens ou en Amérique latine, peut conduire à la nécessité de définir des aménagements à cet accord. En 2019, la crise de la Covid 19 n’existait pas . Le besoin de revenir à une base minimale de production nationale, le « Made in France » par exemple, était moins criant qu’aujourd’hui. Le virus a rappelé également le contenu environnemental dans le commerce. Cet aspect est au cœur de la relation politique tendue entre les deux voisins, par la Guyane, que sont le Brésil et la France. 

 

Le débat quant à la re-légitimisation du concept de souverainisme économique, du hiatus existant entre démocraties libérales et iliibérales et in fine de la remise en cause d’une trop profonde dépendance à la Chine ou aux Etats-Unis, semble avoir émergé pendant la pandémie. Cette crise pandémique  sera t-elle, sur le continent américain, notamment en Amérique centrale, latine et dans les Caraïbes, l’occasion de repenser une délocalisation de la production industrielle et scientifique sur laquelle pourrait s’appuyer l’Union européenne, afin de produire ailleurs qu’en Chine ?

 

Ce pourrait être en effet une des conséquences de la crise. Mais là encore, l’Amérique latine est très diverse.

 

L’Amérique centrale est une région de services avant tout. Les économies sont en plus, soutenues par le flux des fameuses « remesas », les soutiens financiers provenant des ressortissants établis à l’étranger, essentiellement aux Etats-Unis. Dans des pays comme El Salvador ou le Honduras, elles constituent près de 20% du PIB. 

 

La volonté de consolider « l’outil de travail national » peut en effet devenir une priorité dans les économies qui disposent d’entreprises nationales dans les secteurs de la construction, des transports, de l’énergie et les télécommunications : le Mexique , la Colombie, le Pérou, le Brésil notamment. En effet, l’Europe pourrait redevenir un partenaire important et graduel. Cette ligne stratégique doit redémarrer avec les relations nationales qui pourra favoriser une dynamique régionale. Ce peut être l’occasion pour notre pays de renforcer enfin, les liens avec nos « têtes de pont » dans la région que sont nos départements et collectivités d’outre mer. 

 

Par exemple, le Chili développe le secteur le secteur de fibre optique et a besoin, pour rejoindre l’Asie, de relations privilégiées avec la Polynésie française. Le défi est de reconstruire une économie, remettre sur pied le commerce mondial en intégrant de nouveaux éléments qui nous font rentrer véritablement dans le XXIème siècle. Nous en avons les moyens, les savoir et le besoin. Autant de champs d’opportunités dans un monde à reconstruire dans l’après Covid 19.

 

1) Le Brésil est composé de 27 Etats: Acre ; Alagoas; Amapa; Amazonas; Bahia; Ceara; Espirito Santo; Golas; Maranhao; Mato Grosso; Matto grosso do Sul; Minais Gerais; Para; Paraiba; Parana; Pernambuco; Piaui; Rio de Janeiro; Rio Grande do Norte; Rio grande do Sul; Rondonia; Roraima; Santa Catarina; Sao Paulo; Sergipe; Tocantins; District federal.

 

2) CEPALC : Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Créée en 1948

 

3) Alliance pour le Pacifique : Créée en 2011, elle rassemble le Chili, le Pérou, la Colombie et le Mexique. Ces pays représentent 35% du PIB du continent.  

 

4) Mercosur : Crée en 1991 par le Traité d’Asuncion, cette communauté économique rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Vénézuéla en a été suspendu en 2016. Le Chili, la Colombie, le Pérou, l’Equateur ont le statut de pays associé. La Bolivie est en cours d’adhésion.

 

5) CELAC : Créée en 20120, il s’agit de la Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes.

 

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  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-06-04 17:15:29 +0200
  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-06-04 17:15:29 +0200