Francesco Tufarelli : "La reprise de l’activité économique et industrielle en Italie était d'une nécessité impérative."

Francesco Tufarelli : "La reprise de l’activité économique et industrielle en Italie était d'une nécessité impérative."

Quatre questions à Francesco Tufarelli, Coordinateur du Bureau des politiques urbaines et de la montagne, de la modernisation des institutions et des activités internationales des autorités régionales et locales - auprès de la Présidence du Conseil des ministres italien.

 

L’Italie a été durement et touchée en amont des autres pays européens. Parmi les zones les plus touchées, les régions du Nord du pays ont payé un lourd tribut. La Lombardie a subi de plein fouet la pandémie : 12 000 décès sur les 28 000 Italiens décédés (au 2 mai). Pourtant, le président de la région, Attilio Fontana, qui le premier avait appelé à des mesures très stricts pour faire barrage au coronavirus, réclame désormais, comme le patronat lombard, une sortie du « confinement » (prévue au niveau national, le 4 mai prochain)  et une reprise rapide du travail et de la production industrielle (attendue pour le 27 avril), et ce afin, de compenser le poids économique de la pandémie, qui devrait faire reculer le PIB italien de 15 %, occasionnant, de facto, une grave récession économique, estimée à -9,1 % pour 2020 (soit 6% du PIB italien) 

 

Que nous dit cette réalité régionale quant à un hiatus souvent décrit entre Nord et le Sud de l’Italie, notamment au niveau des profondes disparités régionales constatées au niveau du système de santé, sachant que la gestion du système de santé relève essentiellement de l’échelon régional depuis 2001 ?

 

Les régions du Nord de l’Italie, et plus particulièrement la Lombardie, ont, en effet, payé un très lourd tribut à la pandémie. Par ailleurs, le statut d’état urgence est encore en place dans plusieurs régions italiennes. Cela s’explique par des différences territoriales quant à la propagation du virus. Il est évident que la décision rapide, quelques jours après les premiers cas constatés, visant à fermer la plupart des activités économiques du Nord de l’Italie aura permis de déterminer et de « focaliser » en priorité les réponses sanitaires d’urgence vers ces zones rouges. Par la suite, le confinement de l’ensemble du pays (ndlr : 9 mars) s’est imposé au vu de l’ampleur et de la vitesse de propagation du virus.

 

Néanmoins, la plupart des activités industrielles sont concentrées dans le Nord du pays. Il était normal, dès lors, d’envisager la reprise des activités économiques plus tôt que la fin du confinement. Le président de la région Lombardie a ainsi répondu favorablement à la demande insistante du tout nouveau président de la Confindustria (ndlr : patronat italien).

 

La reprise de l’activité économique et industrielle - dans les plus strictes conditions de sécurité - était ainsi une nécessité impérative (ndlr : eu égard à la récession sans précédent que devrait connaître la péninsule italienne - chute du PIB de 4,7% au premier trimestre 2020 par rapport au quatrième trimestre 2019 - mis en exergue il y a quelques jours par l’Institut national de la statistique).

 

Il en va de la nécessité de prévenir une crise économique aux contours encore flous. Cette reprise progressive et ordonnée (phase 2 du dé-confinement) doit ainsi s’accompagner d’une parfaite collaboration entre salariés et chefs d’entreprises. C’est seulement à la condition de la mise en place par ces derniers de toutes les conditions de sécurité pour usagers et clients que cette reprise pourra réussir.

 

La différence de richesse entre le Nord et le Sud du pays préexistait bien avant la pandémie, même si dans le contexte de celle-ci, les régions du Sud ont été relativement épargnées et que leurs infrastructures hospitalières ont plutôt mieux résisté à l’urgence sanitaire qu’envisagé.

 

Le transfert infra-régional des patients les plus gravement atteints issus de régions en carence de lits de réanimations vers d’autres régions, aux capacités hospitalières non saturées (système Cross) aura contribué à mettre en exergue une plus forte solidarité interrégionale.

 

Il est aussi important de prendre en considération que - depuis le 31 janvier jusqu’à aujourd’hui - l’Etat a assumé - sur la base de l’état d’urgence - certaines compétences régionales. Il en résulte une nouvelle tutelle « temporaire », eu égard à l’exceptionnalité de la crise. Celle-ci est pleinement acceptée par les régions, qui collaborent ainsi parfaitement avec l’Etat.

 

 

Cette « fracture » entre deux Italie(s) : l’une plus intégrée économiquement avec l’Europe, au Nord  et une autre, au Sud, où la menace de la criminalité organisée sur l’économie italienne a été mise en exergue, encore récemment par le Président de la Chambre des Députés, Roberto Fico ne risque t’elle, pas dans le contexte de la pandémie de faire le jeu des populistes, notamment dans les régions où ces derniers, par le truchement de la Ligue de Matteo Salvini sont aux affaires (Lombardie, Vénétie) ?

 

Je retiens, quant à moi, que le « pays réel », c’est-à-dire ses citoyens a réagi de manière plus coordonnée et vertueuse que les forces politiques du pays. La « qualité » des citoyens s’est ainsi révélée supérieure à celle de ses gouvernants, par nature querelleurs.

 

Je réfute ainsi l’idée selon laquelle la pandémie soit un terreau fertile pour ces bisbilles politiciennes, qu’elles que soient les partis. Pourtant, le crime organisé est enkysté sur l’ensemble du territoire italien, sans que ce soit un apanage du seul Sud du pays.

 

Néanmoins, j’ai le sentiment que le contrôle vigilant de l’Exécutif sur les régions et les collectivités locales ait réussi à juguler les possibles opérations spéculatives que cette crise pandémique aurait pu favoriser.

 

(Ndlr : pour rappel, la dette publique italienne avoisine les 134% du PIB (en comparaison avec les 95% en Espagne et légèrement plus de 100% en France).

 

 

Le président du Conseil italien, Giuseppe Conte a récemment déploré, à la fois l’absence d’unité nationale comme l’absence de solidarité européenne, en ce qui concerne la mise en place du Mécanisme européen de stabilité (MES). L’on sait que la Ligue comme le Mouvement Cinque Stelle (M5S) refuse catégoriquement cette perspective, eu égard à l’opacité des conditions mises à son recours (permettant, néanmoins, le recours pour les Etats membres à 200 milliards d’euros, dont 37 milliards rien que pour l’Italie). Qu’attend l’Italie de l’Europe sur ce point ?

 

L’Italie s’attendait à ce que l’Europe, que notre pays a porté sur les fonts baptismaux (ndlr : à travers le Traité de Rome, du 25 mars 1957 instituant la Communauté Economique Européenne - CEE) agisse en responsabilité et en solidarité. Déjà, depuis plusieurs années, au prisme des précédentes crises (ndlr : crise financière de 2008), l’UE n’aura été à la hauteur de son dessein.

 

Ainsi, en appeler à un « Plan Marshall » pour faire face à la crise ne semble pas refléter la réalité à laquelle nous devons faire face. Il s’agit, ici et maintenant d’élaborer un plan de relance entre, par et pour les Européens et non devoir dépendre de solutions venues de l’extérieur du continent européen (ndlr : comme en 1948, à l’occasion de la gestion de la reconstruction continentale par le truchement du « Foreign Assistance Act »).

 

Cette crise a certes frappé plus durement l’Italie que d’autres pays européens. Cependant, ce qui s’est passé dans mon pays aurait pu se produire ailleurs.

 

Il est donc nécessaire de réfléchir en amont aux moyens dont devrait disposer l’UE. Il nous faut désormais réfléchir aux dispositions exceptionnelles des aides d’état et dispositifs ad hoc pour les prochaines alertes et crises à venir.

 

Je pense que la question des « corona bonds » est mineure, eu égard au besoin de « sécuriser » et « garantir » la mise à disposition rapide des fonds promis par l’UE (ndlr : 37 milliards d’euros). Par ailleurs, se focaliser sur le contour précis de ce que peut permettre ou pas le Mécanisme Européen de Stabilité (MES) n’a pas grand intérêt. Ce dernier ne reste, in fine, qu’un simple instrument et comme tel, se doit d’être utilisé au prorata des besoins réels des états membres. Il est ainsi évident, qu’en ce qui concerne les dépenses de santé, il serait parfaitement inadmissible de considérer que celles-ci soient assujetties à des conditions (Ndlr : contrairement à l’agricole, la santé ne fait pas partie des compétences commune au niveau de l’UE).

 

Il est tout aussi évident que la durée de remboursement des prêts accordés à l’Italie devra être rallongée et que le taux de l’emprunt devrait être à taux zéro ou proche. L’Italie attend ainsi de ses partenaires européens et de la Commission un “sursaut d’orgueil” en vue d’une redéfinition de sa politique économique et financière, qui, jusqu’à présent, à hélas, fait défaut.

 

Espérons que cette crise nous permette d’avancer, au moins, sur ce point.

 

 

Un certain euro-scepticisme semble avoir gagné la péninsule italienne, à l’aune de la lenteur de ses voisins et partenaires européens à se porter au secours de l’Italie, dès les premières vagues de l’épidémie qui ont frappé le Nord du pays, il y a maintenant, deux mois.

Une étude de l’institut de sondage Nomisma est venue révéler que 6 italiens sur 10 jugent la réponse européenne « complètement inadéquate ».

 

Un autre sondage réalisé par l’institut Tecnè (9/10 avril) précise que désormais 49% des Italiens expriment une défiance vis-à-vis de l’UE (soit 20% de plus qu’en novembre 2018) ; 84% des Italiens estiment que les 26 partenaires européens de l’Italie n’ont pas été à la hauteur des espérances des Italiens et ils sont 79% à exprimer un profond ressentiment quant à l’insuffisante empathie de la Commission européenne.

 

Il est vrai que la mobilisation plus ou moins « intéressée » et pragmatique de la Chine, de la Russie et de Cuba, n’aura, in fine que nourri ce sentiment de déception vis-à-vis de Bruxelles. 

 

De ce point de vue, la télé-conférence du jeudi 23 avril du Conseil européen n’aura réussi, hélas, à lever les profondes divergences de point de vue quant à la demande conjointe française et italienne de mutualisation des dettes nationales, à travers la mise en place de « coronabonds ». Comment sauver l’idée européenne vis-à-vis des Italiens ?

 

Il est évident que la gêne occasionnée par la pandémie a rendu le peuple italien sensible à cette question. Les idées eurosceptiques risquent, en effet, de se renforcer. Toutefois, l’aide prodiguée par la Russie, la Chine et Cuba doit être considérée séparément de la question européenne.

 

Les accords bilatéraux, qui pourraient en résulter, produisent, en effet, des effets différents que ceux prévus avec Bruxelles.

 

Par ailleurs, les aides proposées par les trois pays précités revêtent surtout un caractère conjoncturel et ne peuvent, par conséquent, être comparées aux politiques structurelles européennes. Les Italiens commencent à le comprendre, du reste.

 

Le fait que l’Italie s’attendait à une aide plus caractérisée de l’UE confirme et ne nie nullement la vocation européenne de notre pays et des Italiens. Le Conseil européen du 23 avril, bien que décevant par certains aspects, a, néanmoins marqué un pas en avant significatif en direction d’une aide coordonnée de Bruxelles en direction de Rome.

 

La proposition conjointe franco-italienne est ambitieuse et courageuse (ndlr : proposition d’Emmanuel Macron et de Giuseppe Conte visant à mutualiser les dettes des 27 états de l’UE). Elle constitue une base solide de négociation vis-à-vis des Etats de l’UE pratiquant une politique plus rigoriste en matière de déficit public. Il est, en effet, déterminant de convaincre l’Allemagne et les Pays-Bas, que l’Italie subit une situation d’une exceptionnelle gravité, qui, à défaut de solution concertée et solidaire, impactera sur toute l’UE (ndlr : la zone euro devrait subir - selon Eurostat -  une contraction du PIB des 19 états qui la compose de 3,8% au premier trimestre 2020).

 

Il faudra plus qu’un Conseil européen, du reste, pour trouver une solution mutuellement acceptable pour les 27. Il n’est, néanmoins, pas envisageable, non plus d’attendre de longs mois pour obtenir les fonds nécessaires à l’Italie pour faire face à la crise économique qui découle de la pandémie.

 

Il faut ainsi se réjouir que le Conseil européen ait demandé à la Commission européenne de proposer dans quelques jours une proposition structurée (ndlr : les 27 se sont mis d’accord pour confier à la Commission européenne et sa présidente, Ursula Von der Leyen, le soin de préparer un budget de crise pour la période 2021-2027, tout en envisageant la création d’un fonds de solidarité pour aider les régions les plus impactées par le coronavirus). Il faut ainsi féliciter le Président du Conseil italien, Giuseppe Conte, d’avoir exigé que cette demande spécifique soit mentionnée dans le communiqué final du Conseil européen.

 

En attendant, l’adoption d’un plan de travail spécifique, au niveau de la Commission, en lien avec les aides des états européen, est déjà un signe de bonne volonté.

 

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  • Emmanuel Dupuy
    a publié cette page dans Actualités 2020-05-14 15:31:31 +0200
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