[COVID-19] Emmanuel Delannoy : " Nous vivons dans un monde d’interconnexions et d’interdépendances radicales. Pour le pire ici, mais souvent pour le meilleur."

[COVID-19] Emmanuel Delannoy : " Nous vivons dans un monde d’interconnexions et d’interdépendances radicales. Pour le pire ici, mais souvent pour le meilleur."

Le COVID-19 est-il lié au dérèglement climatique ? Quelles conséquences sur l'environnement a le confinement de la moitié de la planète ? Quelles leçons faut-il retenir pour l'avenir ? Entretien avec Emmanuel Delannoy, expert lors du Grenelle de l'Environnement, consultant auprès de la Banque mondiale et de collectivités.

 

Y a-t-il un lien entre le COVID-19 et le dérèglement climatique ? Le déclin de la biodiversité accélère-t-il l’apparition de nouveaux virus ?

Avant de répondre à cette question, je voudrais partager le constat que, depuis quelques semaines, la crise du COVID-19 semble agréger toutes les causes. Outre les risques de saturation que cela peut induire, il y a un problème de fond : des transformations profondes de nos sociétés, notamment de leurs modèles économiques, étaient de toute façon nécessaires avant la crise du COVID-19. Elles le resteront après. Donc même s’il n’y avait aucun lien entre la crise du COVID-19 et le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité, il faudrait de toute façon agir, rapidement et fortement, sur ces deux sujets majeurs. Pour le dire autrement, la crise aiguë qu’est la pandémie du COVID-19 appelle bien évidemment une réponse et un traitement urgent, mais il n’en reste pas moins que les crises chroniques restent à l’agenda et doivent être traitées avec sérénité et détermination.  

 

Pour tenter de répondre plus précisément à la question, il apparaît que, même sans qu’une causalité directe soit à ce jour établie, la crise du COVID-19 est un symptôme révélateur des désordres écologiques : la déforestation accélérée met en contact des vecteurs animaux et des populations humaines qui ne devraient pas normalement se croiser, comme cela avait été le cas pour la fièvre EBOLA. L’hypermobilité de notre espèce, entre autres liée à la mondialisation et au faible coût relatif des transports internationaux, accélère la propagation des pathogènes, transformant en quelques semaines une épidémie locale en pandémie. Ce processus, qui existait déjà au tant de la navigation à voile, prenant alors des mois où des années, s’est donc considérablement accéléré, prenant de court les gouvernements et les autorités sanitaires qui n’ont pas eu le temps nécessaire pour se préparer. Ajoutez à cette accélération des processus de propagation le manque de transparence, le déficit d’écoute des lanceurs d’alerte et la réticence de certains gouvernements à rendre publics les éventuels dysfonctionnements - pour éviter à d’autres de répéter les mêmes erreurs – ça fait le reste. Cette crise est aussi une crise de la gouvernance et elle alerte, d’une certaine manière, sur la nécessité d’une meilleure coopération et coordination internationale sur la gestion des crises majeures que sont le changement climatique et la biodiversité.

 

Enfin, pour aller plus loin encore, il me semble qu’il faut distinguer entre une éventuelle causalité, qui reste à démontrer et devra faire l’objet de travaux scientifiques, et le fait que les crises sanitaires, écologiques, climatiques, économiques et sociales sont de toutes façons liées et nécessitent des réponses synergiques. Par « réponse synergique », j’entends que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’arbitrer entre des priorités qui doivent toutes être traitées de front. Sacrifier à court terme la biodiversité en tentant d’apporter une réponse au changement climatique n’aurait aucun sens et ne ferait qu’aggraver à terme la situation. Saper la cohésion sociale et la confiance des populations, par exemple en exigeant des sacrifices insupportables de la part de ceux qui sont déjà aujourd’hui les plus vulnérables ne ferait que rendre la situation encore plus incontrôlable. L’enjeu est donc d’apporter des réponses « gagnantes » sur tous les tableaux, c’est-à-dire systémiques et adressant de façon simultanée les aspects écologiques, climatiques, économiques et sociaux. À titre d‘exemple, on sait que certains modèles de production agricole – comme la permaculture ou l’agroforesterie – permettent à la fois de fixer le carbone dans le sol, d’améliorer la qualité de l’air et de l’eau, de fournir des habitats diversifiés pour la biodiversité et de créer localement de nouveaux emplois. Ou encore que de nouveaux modèles économiques, comme ceux reposant sur l’économie circulaire, l’économie de la fonctionnalité et la coopération, permettent de renforcer la résilience des tissus économiques locaux, de créer de nouveaux emplois de proximité et de lutter contre l’obsolescence programmée des produits. En d’autres termes, nous n’avons pas à « choisir » entre bien être humain, justice sociale, prospérité économique et écologie.   

 

Quelles leçons tirez-vous sur le confinement et sur cette crise en général ?

Le premier constat est que le confinement, nécessaire pour endiguer la propagation du virus, est douloureux à vivre pour nous tous, qui appartenons à une espèce sociale. Nous avons besoin, pour notre équilibre et notre épanouissement, de contacts humains. Le confinement n’a fait que mettre ce besoin essentiel, mais souvent négligé, en évidence. Il impacte beaucoup plus fortement les personnes isolées, précaires, vulnérables, agissant comme un révélateur et un amplificateur des inégalités. Il faudra en tenir compte par la suite.

 

Le second est que nous vivons dans un modèle social, économique, urbanistique et logistique certes très performant, mais optimisé pour des conditions « contrôlées », et donc peu apte à faire face à des changements brutaux imprévus. En résumé, nous avons mis tous nos œufs dans le même panier, misant sur la performance, la vitesse, la spécialisation, ce qui nous a rendu moins agiles, moins adaptables, moins aptes à faire face à l’imprévu. La résilience est aujourd’hui devenue un concept à la mode, il va maintenant falloir mettre en pratique la théorie et notamment travailler sur les conditions qui la rendent possible.

 

Concrètement, les conditions de la résilience sont les suivantes :

  • La capacité d’apprentissage, donc le fait de savoir mieux détecter les signaux faibles, d’accepter la rétroaction, et de savoir reconnaître ses erreurs.
  • L’auto-organisation et la subsidiarité, ce qui suppose le renforcement de l’autonomie, de la compétence et de la capacité à agir de chaque niveau, que ce soit au sein des entreprises, des institutions ou des collectivités.
  • La diversité, que notre société et son mode de développement ont tendance à nier, ou à repousser aux marges. La diversité est, en écologie comme en économie, un réservoir de réponses et de potentialités d’adaptation indispensable pour faire face aux changements imprévus.

 

En synthèse, sans rentrer dans les discours incantatoires sur « le monde d’après », c’est de notre aptitude à apprendre de cette crise que dépendra notre capacité à faire face à celles qui vont suivre. Le « bonus » étant que nous pouvons par ces mêmes processus gagner en sérénité, en qualité de vie, en autonomie et en cohésion. L’autre « option », le déni, ne ferait que nous entraîner dans une pente vertigineuse vers une situation totalement hors de contrôle.

 

La chute des transports routiers et aériens a-t-elle des conséquences sur la qualité de l'air ?

À très court terme, oui. On constate partout une diminution des taux de pollution, des émissions de CO2 ou encore une réduction des niveaux de bruits. Mais gare à l’effet rebond. Le fait que ces réductions soient associées à une crise grave, c’est-à-dire qu’elles sont « subies » plus que choisies, risquent d’entraîner l’idée que finalement, les pollutions seraient un « mal nécessaire » au développement. Et la tentation de « rattraper le temps perdu » après la crise pourrait alors entraîner une très forte augmentation des émissions de pollutions. Or, la mauvaise qualité de l’air est un facteur de mortalité important, et le changement climatique aura aussi des conséquences sanitaires terribles. Ne tombons pas de Charybde en Scylla.

 

Comment cette crise va-t-elle avoir une influence sur les politiques environnementales menées par l’État et les collectivités locales ?

C’est très difficile à dire. Cela dit, le constat qu’on peut faire c’est que, face à une crise majeure, l’État et les collectivités redeviennent des recours vers lesquels les acteurs se tournent. Mais la réponse dépendra de la demande des citoyens. Si la peur domine, la réponse risque de privilégier le sentiment de sécurité à la solidarité. Le risque serait alors de sacrifier l’autonomie, la diversité, la solidarité, donc la capacité de réponse de la société aux enjeux auquel elle doit faire face. À l’inverse, si les collectivités jouent leur rôle, qui est avant tout de « rendre possible » et non de tout faire, elles devront préparer les conditions pour une véritable transition économique et écologique, et faire en sorte que cette transition soit non seulement acceptée, mais plus encore souhaitée par les populations. Ce qui supposera de la part des élus un dosage délicat mais nécessaire de détermination, de conviction, mais aussi de pédagogie et d’écoute. Il ne s’agit pas d’imposer ou de promouvoir une vision, ni de la négocier, mais d’inventer ensemble et de faire ensemble.

 

Quels critères doivent prendre en compte les plans de relance économiques européens et français pour intégrer la dimension environnementale ?

La plupart des critères sont déjà bien connus et intégrés dans les programmes et les engagements européens : en synthèse, il s’agit de soutenir la transition vers une économie circulaire et décarbonée. Il est toutefois évident que leur traduction opérationnelle devra nécessairement être différenciée selon les activités et les territoires concernés. Ne refaisons pas les mêmes erreurs que dans le passé, en soutenant des activités qui seraient, comme le charbon hier, condamnées non par des soubresauts conjoncturels, mais par des tendances structurelles de fond. Il y aura des cas où, même si c’est douloureux à admettre, il vaudra mieux accompagner socialement le déclin de certaines activités et faciliter la mobilité professionnelle et la reconversion des bassins d’emploi économiques que de s’acharner à soutenir un secteur condamné.

 

En complément, au-delà des critères et des indicateurs de mesure, c’est une réflexion de fond sur l’économie qui doit être posée à l’ensemble des acteurs et à tous les niveaux : qu’est-ce que signifie, aujourd’hui, créer vraiment de la valeur ? Cette réflexion devra être conduite avec sincérité, sans occulter, comme cela est trop souvent encore le cas, les fameuses « externalités », c’est-à-dire les charges laissées aux bons soins de la collectivité présente et future. 

 

Pensez-vous que la crise actuelle va être réellement un électrochoc qui va changer durablement nos habitudes de vie et de consommation ?

Il est encore beaucoup trop tôt pour le dire, car tout dépendra des « répliques » économiques et sociales à suivre, ainsi que des réponses qui seront apportés par l’Europe, les États et les collectivités. Mais ce qui est certain, c’est que nous allons nous en souvenir longtemps. Ce qui est probable, c’est que la hiérarchie des priorités et les échelles de valeurs des uns et des autres soient profondément impactées pour longtemps. On doit évidemment souhaiter que cette crise nous fasse par la suite désirer collectivement une société cheminant vers plus de solidarité, d’harmonie et de sagesse, mais l’inverse est également possible. Chacun devra donc être vigilant, à son niveau de responsabilité, à faire en sorte que sa parole et ses actes soient en cohérence. Nous sommes à un de ces moments où il n’y a pas de place pour l’opportunisme et où le sens de l’engagement, l’intérêt général et la dignité doivent l’emporter sur toutes les autres considérations.

 

Philosophiquement, cette crise nous enseigne que l’être humain a beaucoup de mal à se préparer au pire tant que le pire ne frappe pas à sa porte. Est-ce une fatalité ou le monde peut-il en amont agir pour prévenir la catastrophe écologique qui s’annonce ?

Ce que cette crise nous enseigne aussi, c’est que le système vivant est à la fois un et divers, fragmenté et unifié. Le virus a, certes de la pire façon qui soit, matérialisé et rendu tangible les liens qui unissent l’ensemble des êtres vivant sur terre, humains compris. Le fameux « effet papillon » peut ici être reformulé, si l’on m’excuse la caricature approximative, par « les mauvais traitements infligés à un pangolin sur un marché de Wuhan qui peuvent provoquer une crise sanitaire, économique, sociale et politique mondiale ».  Nous vivons dans un monde d’interconnexions et d’interdépendances radicales. Pour le pire ici, mais il ne faut pas oublier que c’est avant tout et le plus souvent pour le meilleur. C’est cela qu’il faut retenir : chaque aliment que nous ingérons, chaque gorgée d’eau que nous buvons et chaque bouffée d’air que nous inhalons nous relie au vivant. Nous sommes dépendants, à chaque instant de nos vies, d’un tissu vivant planétaire que nous connaissons encore très mal et que nous maltraitons trop souvent. Si c’est ce message que nous retenons, pour nous préparer à passer de la maltraitance à une éthique privilégiant le soin au vivant, à la terre et aux humains, alors nous pourrons vraiment progresser.

 

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