Farid Temsamani : "Il sera nécessaire de profiter de l’après crise pour enfin s’atteler au chantier des révoltes urbaines qui mettent à mal le contrat social de notre pays."

Farid Temsamani : "Il sera nécessaire de profiter de l’après crise pour enfin s’atteler au chantier des révoltes urbaines qui mettent à mal le contrat social de notre pays."

Fracture territoriale face au confinement, émeutes urbaines, conciliation confinement/religion, solidarités associatives... Territoires, en partenariat avec l'Institut Propsective et Sécurité en Europe, s'est entretenu avec Farid Temsamani, chef d'entreprise, porte-parole de l'association Banlieue Plus.

 

On a le sentiment que le confinement depuis le 17 mars, et la perspective de sa sortie progressive, à partir du 11 mai, n’a pas été vécu de la même manière sur l’ensemble du territoire. Cette pandémie révélerait-elle ainsi une césure voire une fracture territoriale ?

La crise sanitaire, économique et sociale que notre pays vit met en exergue les maux de notre société. Les quartiers dits populaires, et leurs habitants, conjuguent l’ensemble des éléments ayant fait échouer les idéaux de notre République : un ancien premier ministre avait même évoqué un « apartheid » territorial, social et ethnique.



L’urgence sanitaire que nous vivons montre clairement une surmortalité parmi ces territoires : la Seine saint Denis, à titre d’exemple et pour prendre une échelle territoriale, est le département le plus touché après celui du Haut-Rhin (+60% par rapport à la moyenne nationale). L’offre de soins y est plus faible, et, surtout, la précarité y est beaucoup plus importante.



Alors même qu’une large part des salariés français sont en télétravail ou en chômage partiel, une partie des habitants des ces quartiers continuent à travailler avec les risques encourus. Trop souvent, les habitants des quartiers populaires vivent sous le seuil de pauvreté. Le taux de pauvreté très élevé, le développement de la précarité des familles monoparentales, un chômage des jeunes jusqu’à deux fois plus élevés que le moyenne nationale sont autant de facteurs indiquant un déclassement aussi violent que celui des territoires ruraux. L’uberisation récente profitant en dernier maillon à une part des habitants de ces quartiers permettait une dynamique positive ; l’arrêt brutal de l’économie en fait des victimes sans filet de sécurité.



La fermeture des établissements scolaires a eu pour effet l’indisponibilité des cantines où l’on garantissait à prix réduit parfois le seul repas équilibré à destination des enfants de ses familles précaires. D’ailleurs, ces fermetures ont mis en évidence une autre fracture : celle concernant le numérique et la continuité pédagogique de enfants scolarisés. L’absence de matériels et l’incapacité pour les parents de suivre les cours dispensés à distance creusent un peu plus les inégalités.



Les files d’attente pour la distribution alimentaire, vues notamment à Clichy-sous-bois, témoignent de l’urgence alimentaire. Nous constatons là clairement le glissement pour une large partie de ces habitants vers une crise sociale sans précédent.



Enfin, le confinement est particulièrement dur pour les habitants de ces quartiers où l’insalubrité et le délabrement des logements sont toujours aussi criants.

L’accident d’un motard à Villeneuve-la-Garenne, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, impliquant des policiers a provoqué une flambée de violences urbaines. Christophe Castaner évoque que ces violences ne relèvent pas d’une gravité exceptionnelle, tandis que son secrétaire d’État, Laurent Nuñez, parle de  «phénomènes de violences urbaines, et non d’émeutes urbaines». Le feu couve-t-il ainsi dans les banlieues ?

Le feu couve dans les banlieues françaises de manière continue depuis près de 50 ans, précisément depuis les premières émeutes urbaines en 1971.



Le spectre de celles de 2005 est bien réel. Avant l’incident du poste de transformateur Edf ayant entraîné la mort de deux adolescents issus de Clichy sous bois le 27 octobre, les tensions étaient persistantes depuis le début de l’année 2005. La flambée actuelle peut malheureusement être comparable, même s’il ne faut pas le souhaiter.



La seule différence réside dans le fait que l’exécutif essaye aujourd'hui de minimiser ces violences urbaines alors qu’en 2005 le gouvernement de l’époque luttait notamment sans répit contre l’économie souterraine et communiquait aisément dessus. 



Tristement et dramatiquement, les révoltes urbaines ont comme facteur déclencheur - au moins symboliquement - le ressentiment face aux violences policières. Les forces de l’ordre effectuent un travail particulièrement laborieux dans ces territoires. Encore plus en période de confinement où les directives pour faire respecter les précautions sanitaires sont parfois difficilement applicables. Néanmoins. même minoritaires, les dérapages de quelques membres de ces fonctionnaires très peu sanctionnés pour les cas les plus médiatiques alimentent un sentiment croissant d’impunité. Celui-ci fait le lit d’un discours s’opposant aux institutions.



Il sera nécessaire de profiter de l’après crise pour enfin s’atteler à ce chantier qui met à mal le contrat social de notre pays.

A débuté le jeudi 23 avril, le Ramadan. Il se terminera le 23 mai. Comment cette période d’intériorisation individuelle et spirituelle est-elle vécue par les musulmans de France, en cette période où le confinement se conjugue avec l’incapacité de se rendre dans les mosquées ?

En effet, cette situation inédite de confinement coïncide avec un calendrier religieux conséquent pour nos concitoyens chrétiens, israélites ou musulmans.
Les théologiens et autres responsables ont largement fait preuve de pédagogie dans le cadre de la fermeture des lieux de culte.



La quête spirituelle de ces célébrations religieuses peut s’en trouver encore plus significative aujourd'hui. L’élévation individuelle résultant de cette exigence de confinement relève la nécessité d’une conscience collective de l’humanité.



Pour nos concitoyens de confession musulmane, l’impératif sanitaire l’emporte sur les modalités traditionnelles du jeûne que peuvent être les retrouvailles familiales ou la pratique dans les lieux de culte.



Je rajouterai que la notion de solidarité pour nos concitoyens musulmans prend tout son sens en cette période cumulée de mois de jeûne et de crise sanitaire : les initiatives locales viennent compléter le formidable élan solidaire de toutes celles et tous ceux engagés pour son prochain.


En tant que chef d’entreprise ayant choisi de travailler et d’investir dans une de ces 700 zones qualifiées de "sensibles", de quels atouts celles-ci disposent-elles pour "réussir" leur déconfinement ?

La crise exceptionnelle que nous vivons relève encore plus l’engagement des bénévoles des quartiers populaires sur l’ensemble du territoire, en métropole comme en outre-mer.



Alors que les populations y sont plus vulnérables et que le creusement des inégalités se fait plus criant que jamais, le tissu associatif se mobilise plus que jamais. Ces forces vives, parfois au péril de leur vie, maintiennent le dernier lien au profit de nos concitoyens les plus démunis.



L’agilité des structures associatives permet de mobiliser un dynamisme limitant les effets de la crise, voire sauvegardant des vies humaines. La collaboration avec les élus locaux est également un atout précieux en ces temps.



Le déconfinement pourra s’appuyer incontestablement sur ces initiatives. Les quartiers populaires sont au rendez-vous de la solidarité au même titre que le reste de nos concitoyens. Cette énergie est un chance considérable en cette période historique, mais surtout pour la reconstruction demain de l’unité nationale.

 

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