Hervé Morin : « La Constitution doit reconnaître le droit à la différenciation des collectivités »

Hervé Morin : « La Constitution doit reconnaître le droit à la différenciation des collectivités »

A l'invitation de Gilles Simeoni, Président du Conseil exécutif de Corse et de Jean-Guy Talamoni, Président de l'Assemblée de Corse, Hervé Morin s'est rendu sur l'Île de Beauté. Il en a profité pour répondre aux questions de Corse Net Infos.

 

- Pour quelle raison êtes-vous venu en Corse ? 
- Je suis venu, d’abord à l’invitation des deux présidents. Ensuite, pour réaffirmer le soutien des régions de France à la démarche de la Collectivité de Corse pour l’obtention d’un statut qui, grosso modo, prend en compte le particularisme, l’identité, la culture et les problématiques liées à l’insularité. En clair, les régions de France désirent que soit reconnu, dans la Constitution, le droit à la différenciation des collectivités avec des pouvoirs différents dans des collectivités qui ont des problématiques et des sujets différents. 
  
- Quelles problématiques par exemple ? 
- Par exemple, en Normandie, je suis demandeur pour récupérer l’autorité sur les grands ports maritimes parce que l’Etat n’a jamais eu de politique maritime digne de ce nom ! La Normandie aurait intérêt à ce que la région prenne en main ce sujet. En Corse, il est évident que, compte tenu des éléments que j’indiquais, il y a la nécessité de la reconnaissance d’un pouvoir législatif délégué, d’un pouvoir règlementaire et de compétences particulières. Nous défendons cette position, à la fois, pour les régions continentales, mais aussi, bien entendu avec encore plus d’acuité, pour la Corse. 
  
- N’est-ce pas un vœu pieux qui se heurte à l’ultra-jacobinisme du président Macron ? 
- J’ai entendu le discours girondin du Président de la République lors du congrès de l’association des maires de France. J’ai approuvé, mais je constate qu’il y a d’un côté, un discours girondin, de l’autre, une démarche jacobine et centralisatrice qui ne marche pas ! Les pays qui vont bien sont des pays décentralisés ou fédéraux. J’étais en Belgique, hier, au port d’Anvers, le deuxième port le plus grand d’Europe qui est géré par la Collectivité d’Anvers. Quand j’évoquais l’idée de la centralisation de la gestion des grands ports, les élus, là-bas, étaient ahuris ! Centraliser, c’est tout faire pour ne pas créer des conditions d’efficacité ! C’est le cas, malheureusement, de tous nos grands ports maritimes. 
  
Comment comptez-vous défendre cette position ? 
- Je veux faire entendre au Chef de l’Etat que les politiques, menées de façon centralisée sur toute une série de sujets, conduisent à l’échec de la France et des Français. Il y a besoin d’adaptabilité, d’intelligence, de réactivité, d’initiative, d’expérimentation, d’approche différente selon les territoires qui ont des problématiques différentes. Tout cela doit être reconnu dans les textes. Il faut que le Chef de l’Etat sorte de l’idée qu’il pourrait gagner tout seul dans son bureau à l’Elysée avec une centralisation excessive. C’est mauvais pour la France ! C’est source d’échecs et de difficultés alors que des gestions décentralisées marchent très bien. Ceci dit, j’aime l’Etat ! 

- C’est-à-dire ? 
- On peut être girondin et aimer l’Etat ! J’aime l’Etat quand il remplit ses missions là où on l’attend : la défense, la politique étrangère, le régalien économique, le droit du travail par exemple. Là-dessus, je n’ai aucune revendication. Mais je dis que l’Etat doit être à fond là où il doit être et lâcher la grappe aux collectivités sur des sujets que les collectivités traitent beaucoup mieux que les administrations de l’Etat. 
 

- Les régions refusent le contrat financier proposé par le gouvernement. Ne pas contractualiser peut-il vous conduire à l’impasse ? 
- J’aime l’Etat qui nous donne des leçons sur la dépense publique ! Pour que les Corses aient bien en tête les éléments, il faut savoir que, lors des 4 dernières années, sur les 67 milliards € d’augmentation de la dépense publique, 63 milliards € sont liés à l’Etat et aux organismes qui sont sous sa tutelle. Depuis trois ans, les collectivités participent au désendettement de la France quand l’Etat continue de participer à l’endettement de la France. C’est une situation assez ahurissante où l’Etat continue à charger les collectivités et à ne pas réduire la dépense publique, et dit : « Surtout faites ce que je ne fais pas ! ». L’Etat ne peut pas continuer à faire la leçon à des collectivités qui ont besoin de mener des politiques sur des sujets extrêmement importants. Ces politiques, on ne pourrait pas les mener dans le cadre de ces contrats. 
  
- De quelles politiques s’agit-il exactement ? 
- Prenons un exemple. La plupart des régions sont confrontées à un vrai problème concernant les compétences et les qualifications professionnelles, ceci dans le cadre de l’économie nationale qui fait face à des goulets d’étranglements considérables générés par l’absence de main d’œuvre. On ne trouve ni les compétences, ni les qualifications, ni la main d’œuvre ! On a, donc, besoin de faire des efforts gigantesques en termes de formation professionnelle et de retour à l’emploi. Il faut, pour cela, dépenser ! Oui, il faut gérer sérieusement, oui il faut faire des économies, nous en faisons tous ! Mais, il faut aussi que nous soyons en capacité de dépenser plus là où il y a des besoins urgents et évidents, comme sur la formation professionnelle. 
  
- Y-a-t-il une révolte des régions contre ce retour au centralisme ? 
- Il y a une révolte de toutes les collectivités : communes, départements et régions. Quand avec Dominique Bussereau et François Baroin, nous avons fait cette conférence de presse sur notre refus de contractualiser, nous avons dit que nous n’étions pas dans une démarche politicienne. Nous ne sommes pas dans une démarche partisane, nous sommes plutôt bienveillants à l’égard de l’Exécutif, mais, en retour, l’Exécutif ne nous calcule pas et n’est pas loin du mépris. C’est ahurissant ! 
  
- Des élus ruraux évoquent plutôt l’ignorance de l’Exécutif national, sa grande méconnaissance des territoires. Etes-vous de cet avis ? 
- Je pense qu’en effet, le Chef de l’Etat a un vrai problème avec les territoires ! Il ne sait pas ce que c’est ! Il va soi-disant dans le monde rural en Normandie, en vérité il met un studio de télé dans une école rurale, mais il ne va pas voir le monde rural ! Il fait une heure d’émission de télé en zone rurale, il ne dit pas un mot pour l’agriculture et le monde rural ! Un studio télé, ça ne suffit pas pour dire qu’il s’adresse au monde rural ! Il ne suffit pas de déplacer la moitié d’un gouvernement pour dire que, tout d’un coup, on s’occupe du monde rural ! J’ai envie de dire au Chef de l’Etat que les métropoles existent, mais il n’y a pas que les métropoles ! 

- Etes-vous partisan d’un statut d’autonomie pour la Corse ? 
- Oui ! J’ai toujours dit que les spécificités, la culture, l’identité et l’histoire corses fondent la nécessité d’un statut particulier pour la Corse. Cela ne fait absolument aucun doute ! 
  
- Avez-vous une stratégie pour faire plier le gouvernement ? 
- Nous allons très clairement passer à des opérations où nous nous associerons aux départements et communes pour faire entendre à l’Etat que les territoires demandent à être respectés. 
  
- Pourquoi avez-vous rencontré l’association Praticalingua ? Quelle est votre position sur les langues régionales ? 
- Cette question de la langue m’intéresse, mais je ne sais pas trop comment l’aborder. Je suis d’autant plus intéressé que je pense que cette question n’est pas du tout contradictoire avec l’apprentissage du français. J’ai aussi une langue à défendre : le normand. J’avais envie de voir ce que fait cette association pour appréhender comment relancer l’apprentissage de ma langue dans ma région. On peut offrir au moins à nos compatriotes la capacité de cultiver leurs racines et, à travers elles, la fierté d’appartenir à une région. En Corse, il n’y a pas de débat sur ce sujet-là, il y en a plus en France continentale. 
  
- Le budget de l’Europe va baisser de 1%. Ne craigniez-vous pas que les régions en fassent les frais ? 
- J’étais, hier, à Bruxelles pour leur dire que la politique de cohésion, c’est-à-dire les crédits FEDER et FEADER, était absolument indispensable. On ne peut pas accepter une Europe qui ne s’attelle pas, par des crédits, à redresser de grandes disparités de compétitivité et de performance économiques entre les régions. Dans l’Europe, il y a des régions prospères qui tournent, comme l’île de France ou la Normandie, et des régions qui souffrent. Il faut une solidarité européenne. La France doit continuer à bénéficier de crédits de cohésion suffisamment significatifs. J’ai également dit que ces crédits de cohésion doivent être conditionnés à un certain nombre de respect des règles notamment démocratiques. On ne peut pas considérer qu’on a droit à l’argent de l’Europe sans respecter les valeurs de l’Europe ! 
  
- Que pensez-vous du recul sur la PAC (Politique agricole commune) qui affectera les agriculteurs français ? 
- J’entends la nécessité pour l’Europe de trouver 15 milliards € d’économies, compte tenu du départ des Anglais, mais j’entends, aussi, le fait qu’il faut savoir augmenter le budget européen afin que l’agriculture, qui est un trésor vert absolument gigantesque sur le long terme, ne soit pas remise en cause. 


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  • Territoires 2
    a publié this page dansActualités 2018-05-07 19:55:32 +0200