Hervé Morin : "Les Régions prennent plus de place mais il existe encore une faiblesse liée à la centralisation française."

Hervé Morin : "Les Régions prennent plus de place mais il existe encore une faiblesse liée à la centralisation française."

Incendie de Lubrizol, fusion des Régions, décentralisation, Régions de France... retrouvez l'interview d'Hervé Morin, Président de la Région Normandie, de Régions de France et cofondateur de Territoires!, dans Le Trombinoscope !

 

Alors qu’une crise touche actuellement sa région depuis l’incendie de Lubrizol à Rouen, Hervé Morin revient sur les conséquences de la fusion des régions, et ses attentes pour plus de décentralisation. Le président de la Région Normandie, également président de l’Association des régions de France jusqu’au 6 novembre, continuera de plaider sa cause jusqu’à son passage de relais.

 

Il y a un mois, l’incendie de Lubrizol semait la panique chez les Rouennais. Comment analysez-vous la gestion de cet événement par le préfet, les élus, le Gouvernement ?

J’ai désormais la certitude que la France n’est pas en situation de traiter une catastrophe industrielle. Il y a eu toute une série de dysfonctionnements, au-delà de la stratégie de communication du Gouvernement. Beaucoup de pays mettent en place des séries de dispositifs au préalable, que ce soit pour le risque cyclonique ou sismique par exemple. En France, il n’y a pas de formation ni d’information des populations à proximité des sites Seveso. Cer­tains modes de communication datent du XXe siècle, il faudrait des mécanismes d’information digitaux et instantanés. Enfin, un certain nombre de corps doit intervenir dans une crise comme celle-ci. Les policiers par exemple, n’ont pas les équipements néces­saires, ni les conducteurs de transports collectifs.

D’un point de vue global, il manque de l’interministérialité dans un cas comme celui-ci et au final, la population est prise par une immense inquiétude parce qu’elle a le sentiment qu’on la trompe. C’est dramatique dans ce climat où la parole publique fait l’objet d’une grande défiance.

 

Quel est votre rôle dans cette crise ?

J’ai mis en place un dispositif que j’ai présenté lundi 14 octobre au conseil régional, pour être le relais d’indemnisation que l’État a prévu, notamment auprès du monde agricole. Ensuite, il faudra certainement soutenir la métropole de Rouen pour relancer les activités commerciales qui ont été durement frappées. Quand la crise sera passée, il sera nécessaire de rebâtir une stratégie d’attractivité de l’agglomération.

J’ai été en contact permanent avec le préfet et le Gouvernement, j’ai pu leur faire part d’un certain nombre d’observations. Je serai vigilant quant au respect des promesses de l’État envers les populations exposées, particulièrement sur la question des études épidémiologiques permanentes.

 

Vous avez vécu la fusion des régions aux premières loges : quel bilan en tirez-vous main­tenant que la phase de rodage est passée ?

En Normandie, nous connais­sions l’incongruité de devoir composer avec deux demi-régions. Nous avons retrouvé notre communauté de destin avec cette fusion. Nous avons la chance de connaître un découpage parfait, qui nous donne l’opportunité de rebâtir un projet collectif à partir de notre patrimoine, de notre identité. Certaines régions au découpage plus aléatoire ne vivent certainement pas les choses de la même façon.

Et sur le fond, je pense que les régions prennent de plus en plus de place dans le développement du territoire, bien qu’elles souffrent comme tout le système de gouvernance publique. Elles ont été renforcées, mais il existe encore une faiblesse congénitale liée à la centralisation française. D’ailleurs, si l’on compare nos collectivités locales à celles des autres pays européens, le niveau de dépense publique en France est entre deux et trois fois inférieur à ce qui se fait chez nos voisins.

 

Alors qu’attendriez-vous comme suite à cette fusion ?

Nous demandons depuis des années de différencier, d’expérimenter. Nous souhaitons prendre la compétence sur le service public de l’emploi, qui s’intégrerait parfaitement dans la chaîne fonctionnelle dans laquelle nous sommes. Nous voulons aussi redéfinir la place des collectivités dans le sport et la culture car les régions sont les premiers acteurs en matière de financement, et de loin ! Il faut aussi nous confier le ferroviaire, notamment la capacité d’avoir la maîtrise d’ouvrage sur les travaux qui concernent les lignes. Nous devons aussi pouvoir gérer les grands ports maritimes… il existe encore de vraies marges possibles.

La ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault, a annoncé pour 2020 la présentation d’un projet de loi relatif à la décen­tralisation, la différenciation et la déconcentration, qui vise à rendre de la souplesse aux collectivités...

Il est temps de passer à la rédaction de tout cela : cela fait six mois que l’on nous parle d’une troisième vague de décentralisation, il faut passer à la mise en pratique. Nous avions beaucoup d’espoir lorsque Edouard Philippe s’est rendu au Congrès des régions de France. Mais nous avons été déçus, il nous a donné le sentiment de proposer uniquement des dispositifs techniques. Il n’y avait ni grand souffle ni grande conviction.

 

Cette fusion des régions vous a-t-elle permis de prendre en main des dossiers autrement, en leur donnant plus d’envergure ?

C’est en effet ce qui nous a permis de demander le transfert des trains Intercités à la région, puisque tous les trains partant de Paris vers la Normandie s’arrêtent en Normandie : nous sommes le seul interlocuteur possible. La nouvelle taille de la région nous permet également de porter un projet aussi ambitieux que la connexion entre le fleuve et la mer au Havre. Nous attendons depuis 25 ans ce grand aménagement qui permettra de développer le trafic fluvial. La nouvelle région ayant un budget plus significatif qu’auparavant, elle peut enfin lancer le chantier.

 

Une des spécificités de la région Normandie est en effet d’avoir pris en main la gestion des trains Intercités. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous venons d’annoncer la tarification, les horaires sont en cours d’ajustement. Nous allons déployer une offre ferroviaire de 20 % supérieure à celle d’aujourd’hui. C’est assez rare dans un pays où l’offre ferroviaire s’est constamment réduite, nous sommes dans une vraie reconquête des Normands vers le train. Ils ont subi un service ferroviaire chaque année plus médiocre, avec des trains à bout de souffle, des pannes… En procédant à ce transfert, nous avons convenu avec Manuel Valls à l’époque d’un accord pour que près d’un milliard et demi d’euros de budget soit consacré au ferroviaire en Normandie, dans un délai très court. C’est un niveau d’investissement gigantesque permet l’achat de trains neufs, un volume de travaux considérable sur les voies, la création d’un atelier de maintenance qui va nous permettre de la rapatrier en Normandie. Nous avons une vraie ambition et en même temps, une très grande impatience de la part des Normands, qui n’en peuvent plus de la situation actuelle. Les trains neufs arriveront à partir de janvier 2020, à raison de deux à trois rames par mois.

 

Et comment envisagez-vous l’ouverture à la concurrence des voyageurs ?

Pour le moment, ce n’est pas ma priorité. Je reste dans une négo­ciation avec la SNCF où je leur demande d’avoir la capacité de porter ce nouveau projet ferroviaire pour la Normandie. J’attends avant tout une très nette amélioration du service. Soit la SNCF est capable de porter cette vraie amélioration et dans ce cas, je ne vois pas pour­quoi l’on se tournerait vers la concurrence, soit ce n’est pas le cas et alors nous aviserons. Cela nous donne une arme de discussion, mais mon objectif actuel est avant tout l’amélioration du service aux voyageurs.

 

Enfin, vous vous apprêtez à quitter votre poste à la tête des régions de France. Quel bilan en tirez-vous ?

Quelles que soient nos différences, j’y ai connu un véritable esprit d’équipe. Les treize présidents de région essaient de défendre une conception de la France plus girondine, où les Français auraient plus de pouvoir car il serait plus proche d’eux. J’espère qu’au bout du compte, l’acte 3 de la décentralisation finira par intégrer ce que l’on a revendiqué depuis deux ans. Plus pragmatiquement, ce mandat se termine également par le démé­nagement de l’association dans des locaux plus fonctionnels en décembre prochain !

 

Le dialogue vous a paru difficile avec le Gouvernement ?

Ce n’était pas très simple, nous avons essuyé une nouvelle réforme de l’apprentissage qui va à l’encontre de l’aménagement du territoire, une révision des conditions de mise en oeuvre du deuxième pilier de la PAC qui est selon nous contraire à la logique… pour le reste, nous attendons maintenant la concrétisation des engage­ments de ce Gouvernement.

 

L’arrivée de Jacqueline Gourault n’a pas permis de renouer le dialogue ?

J’ai beaucoup d’estime pour cette ministre avec qui nous avons un très bon dialogue, nous nous apprécions beaucoup. Malheureusement, ce n’est pas la patronne.

 

Interview réalisée par Marjolaine Koch

 

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  • Territoires 2
    a publié cette page dans Actualités 2019-10-26 00:37:22 +0200