Gilles Babinet : "L'App Stop Covid ne fait pas de tracking, ni de près ni de loin."

Gilles Babinet : "L'App Stop Covid ne fait pas de tracking, ni de près ni de loin."

Évolution de la transition numérique pendant la crise sanitaire, impréparation de l'État sur le plan numérique face au Covid-19, niveau des systèmes de sécurité, tracking, impact écologique de cette transition numérique... Retrouvez l'entretien que nous a accordé Gilles Babinet, entrepreneur, vice-président du conseil national du numérique.

 

La crise sanitaire semble avoir donné un coup d’accélérateur à la transition numérique. En quoi l’a-t-elle bousculée ?

De facto, de nombreux usages comme la Visio-conférence, pour laquelle nous étions largement en retard par rapport aux pays asiatiques et aux USA, sont devenus obligatoires. Or, l’une des marches difficiles à franchir consiste en la maîtrise d’une interface et des us et coutumes d’un service. Des millions de français se sont mis à la Visio-conférence, ils ont appris à mettre en pause leur micro, à utiliser le chat, à partager un écran, etc. 

 

Il est toutefois notable que de beaucoup de grandes entreprises, ainsi que des grandes institutions publiques comme l’éducation nationale ont eu des difficultés importantes à monter en puissance. L’une des très grandes banques de la place a dû pour ainsi dire réquisitionner certains de ses salariés pour aller travailler sur site car les plateaux de trading et d’autres services ne pouvaient être opérés que d’un seul lieu. 

 

Grâce au numérique, des initiatives fleurissent de toute part pour aider les personnes les plus démunies ou soutenir le monde médical. Est-ce un épiphénomène ou cela aura-t-il un impact sur le long terme ?

La solidarité est l’une des choses qui est le plus remarquable dans cette crise. Des voisins qui s’ignoraient se soutiennent mutuellement et les outils numériques ont joué un grand rôle dans cette affaire. D’une façon plus générale, l’urgence a poussé à franchir des barrières que l’on considérait comme intangibles. Ainsi des respirateurs ont été produits par des fablab et sont désormais utilisés dans certains CHU. 

 

Le système de santé français doit de toute façon être repensé. Il ne consacre pas assez de moyen à la prévention, le silo y règne en maître et les tutelles sont particulièrement illisibles. 

 

Pensez-vous que l’État a été bien préparé sur le plan numérique pour faire face à cette crise sanitaire ?

Clairement non. Outre les enjeux de gouvernance qui sont à mon sens très préoccupants, l’absence d’outils de gestion de workflow est vraiment criante. On ne cesse de voir à la télévision des internes qui font tout par téléphone ; s’enquérir des antécédents d’un patient auprès de la famille, chercher des masques, des lits de réanimation, des médicaments, etc. C’est l’expression d’un désordre pour lequel il faudrait vraiment exiger un audit de fond. 

 

Les collectivités territoriales sont en première ligne face à cette crise du Covid-19. Ont-elles les outils numériques nécessaires pour favoriser le ralentissement de la propagation du virus ?

Elles se sont diversement manifestées et montrent que leurs capacités opérationnelles sont très variables. La région Est a été particulièrement à saluer ; est-ce le fait qu’elle est dirigée par un médecin ? Pour autant, les outils numériques ont été partout insuffisants. Il n’y a aucune réelle expertise numérique dans les instances en charge des sujets d’épidémiologie ; cela devrait être également un point d’analyse après crise. Mon sentiment est que les responsables en charge de ces sujets ne les comprennent pas bien et qu’ils les ont mis sous le tapis. On le paye particulièrement cher aujourd’hui. 

 

Les systèmes de sécurité des sites très sollicités en ce moment sont-ils adaptés à la forte fréquentation ? On pense notamment à Zoom qui s’est fait pirater suite à la multiplication des visioconférences.

Clairement la sécurité n’a pas été avant et maintenant une préoccupation. On en parle pas trop mais l’ANSSI est sur les dents pour défendre les systèmes informatiques hospitaliers où elle a concentré une partie de ses ressources. La sécurité est à l’égal du reste : un domaine sous investi. Cela a des conséquences dramatiques en cette période de crise. 

 

Pensez-vous que les français sont prêts à accepter le tracking quitte à retrouver leurs libertés ?

Je pense surtout que ce sujet est très mal compris et que tout le monde y est allé de ses fantasmes. L’App Stop Covid ne fait pas de tracking, ni de près ni de loin. Le code va être publié. Il pourra être audit par quiconque le souhaite. Il faut arrêter de penser que dès que le gouvernement lance une initiative, c’est forcément malicieux.  Maintenant, si le déconfinement se passe mal, ce sont les citoyens eux même qui pourraient bien exiger des solutions très coercitives. L’enjeu est surtout les contrepouvoirs que l’on peut mettre en place ; certaines inquiétudes sont légitimes lorsque l’on voit comment certaines administrations bricolent des initiatives dans leur coin, comme dans le cas du fichier TES, il y a quelques années. C’est surtout la transparence de nos institutions qu’il convient de repenser. 

 

D'un point de vue sociologique, quel sera l’impact sur l’individu de cette percée du numérique forcée ? N’y aurait-il pas aussi des effets négatifs (individualisation de la société…) ?

C’est difficile à dire ; je pense que les usages ne sont que le reflet de la société que nous construisons. Le consumérisme est très présent mais les usages vertueux aussi. C’est aussi d’initiatives inclusives que peuvent naître de nouvelles pratiques. L’économie circulaire par exemple pourrait être fortement poussée par le numérique, l’usage de transports plus doux également. Curieusement, il me semble qu’une forme de vivre ensemble pourrait être initié par des initiatives écologiques facilitée par la technologie, dont une fiscalité du carbone qui soit individuelle. Pour l’instant ce type d’approche n’a pas particulièrement marché mais la situation post Covid s’y prête plus qu’auparavant il me semble. 

 

Cette transition numérique accélérée n’a-t-elle pas des effets sur la transition écologique ?

Elle devrait ; mais l’absence de résilience de l’économie pousse tout le monde à affirmer qu’il faut absolument faire repartir l’économie comme auparavant. Le gouvernement s’apprête à mettre des milliards dans AirFrance. Fort bien mais est-ce que l’on ne pourrait pas en profiter pour changer de modèle ? Arrêter les vols intérieurs par exemple ? Exiger une vraie compensation carbone des vols au départ et à l’arrivé de l’espace Schengen ? Même chose pour l’automobile ; ça n’a aucun sens de continuer à s’enorgueillir de produire des millions de véhicule sachant que chacun d’entre eux génère immédiatement une empreinte carbone supérieure à toute l’énergie qu’il dépensera au cours de son usage. On marche sur la tête et on y prend du plaisir.

 

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  • Paul-Eric Dècle
    a publié cette page dans Actualités 2020-04-21 02:20:12 +0200
  • Paul-Eric Dècle
    a publié cette page dans Actualités 2020-04-21 02:20:12 +0200