Hakima El Haite : "On peut dire que le Maroc a réussi le défi de la gestion de la crise sanitaire."

Hakima El Haite : "On peut dire que le Maroc a réussi le défi de la gestion de la crise sanitaire."

En partenariat avec l'IPSE, entretien avec Hakima El Haite, Présidente de l’Internationale libérale depuis novembre 2018, et ancienne ministre marocaine déléguée chargée de l’environnement auprès du ministre de l’Énergie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement. À ce titre, on lui doit la réussite de la COP 22 qui s’est tenue à Marrakech en 2016.

 

Avec 7185 cas déclarés - au 20 mai - depuis le premier cas apparu le 4 mars, 196 personnes décédées et 4212 personnes guéries, la gestion de la pandémie par le Maroc semble citée en exemple. La réponse de l’exécutif et du Palais a été prompte, résolue et ferme. La détermination du roi Mohamed VI y est pour beaucoup, bien sûr, à travers l’évocation d’un véritable « plan Marshall » sur le plan économique, eu égard au fonds de solidarité ayant réussi à mobiliser en quelques jours, 30 milliards de Dirhams (3 milliards d’euros). Comment expliquer cette réalité qui vient nous rappeler que le Maroc, en consacrant 2,7% de son PIB, est un des pays les plus investis dans la lutte contre le coronavirus ?

Aux prémices de la pandémie actuelle, alors que le Maroc ne comptait que sept cas et ne déplorait qu’un seul décès, le Royaume a pris les mesures nécessaires pour prévenir la propagation du Covid-19.

 

En suspendant ses liaisons aériennes et maritimes avec la France et l’Espagne ainsi qu’en fermant ses frontières terrestres avec les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, le gouvernement marocain surprend !

 

De nombreuses voix se sont insurgées face à ce cloisonnement radical de par l’incompréhension de telles mesures face à un bilan qui ne semblait pas encore alarmant. Et si vous vous demandez pourquoi, la réponse est simple.

 

Nous vivons dans un monde hyper-connecté, permettant ainsi à notre Souverain d’anticiper ce qui allait devenir une tragédie sanitaire sans précédent, avec pour seule priorité de préserver l’intégrité de la santé de son peuple.

 

Face à la réalité d’une pandémie qui atteint sournoisement tous les continents et faisant fi des frontières, le 13 Mars le Maroc se rend hermétique au Monde.

 

Cette décision a été prise en voyant l’impuissance des autres États, comme la France qui n’a pu contenir la propagation et comptait déjà 3661 cas dont 79 décès.

 

Les flux des malades doublait pratiquement tous les 3 jours malgré de nombreuses ressources et un système sanitaire réputé solide : son infrastructure menaçait de pénurie de lits de réanimation !

 

De plus, la fragilité du système de santé marocain en pleine réforme et l’inégalité de sa répartition territoriale sont les deux points sensibles qui ont motivé le Royaume, de concert avec le souverain de l’Espagne, les présidents de France et d’Italie et information de l’Algérie, diplomatie oblige, à prendre cette décision radicale de suspension totale des échanges.

 

Il faut savoir qu’au Maroc, le secteur privé de santé reste quasiment inaccessible aux capacités financières du marocain moyen avec une industrie pharmaceutique elle-même à 100% privée.

 

L’objectif premier était donc de garantir la sécurité sanitaire pour tous et gratuitement !

 

Le moyen le plus sûr d’y arriver était de faire en sorte d’aplatir au maximum la courbe de contamination afin de minimiser au mieux les besoins en lits de réanimation et surtout d’obtenir un battement nécessaire pour préparer les mesures d’accompagnement à mettre en place, le cadre légale, les fonds, l’infrastructure, les équipements etc.

 

Il fallait également veiller à accompagner le tout d’une stratégie de communication de masse claire et simple tout en jouant sur la proximité. Un exercice fastidieux qui requiert à la fois la gestion de la crise sanitaire, et la gestion des conséquences économiques et sociales du confinement.

 

La pandémie Covid-19, derrière le drame sociale qu’elle représente, a permis aux marocains de se retrouver et de reprendre confiance en leurs institutions qui ont montré qu’elles étaient capables de se surpasser en instaurant des mesures sans précédents au Maroc, en si peu de temps.

 

La création d’un fond de solidarité nationale sous l’impulsion et avec la participation directe et privée du Roi a fait honneur à notre patrie. Grâce à la réponse de tout un peuple, comme à l'accoutumée lorsque la nécessité fait loi, face à l’appel de son souverain, ce sont près de 4 milliards de dollars en moins d’une semaine qui ont été collectés.

 

À situation exceptionnelle, mesures et réactions exceptionnelles ! 

 

Jamais les processus décisionnels n’ont été aussi rapides, y compris au Parlement où les lois sont votées sans attendre et les décrets sont aussitôt publiés au Bulletin officiel, avec application immédiate.

 

Les marocains, à quelques récalcitrants près, ont fait preuve d’une grande discipline (et 85% des marocains sont favorables à ces mesures de confinement). 

 

Alors oui ! On peut dire que le Maroc a réussi le défi de la gestion de la crise sanitaire et il se prépare à présent à relever le défi que représentera la reprise de la vie avec les conséquences économiques et sociales que nous laisse cette pandémie.

 

À la veille de la finalisation du plan de son nouveau modèle de développement, le Royaume a de fortes chances en capitalisant sur les principaux enseignements de cette crise et ainsi se préparer à franchir le cap qui le distancie d’un pays que l’on qualifie d’émergent.

 

 

La question de l’annulation de la dette est une demande récurrente et de longue date du Maroc. Dès avril 2000, le jeune monarque Mohamed VI la réclamait à l’occasion du 1er Sommet Afrique-Europe tenu au Caire. Ces dernières semaines, le roi du Maroc a lancé une initiative avec les présidents Macky Sall du Sénégal, Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire et Ibrahim Boubakar Keita du Mali visant à oeuvrer à une « réponse solidaire et concertée » contre le Covid-19.

La gestion de la pandémie et - de facto cette convergence quant à la dette et la réponse économique commune -, seraient-ils ainsi un révélateur supplémentaire quant à la nécessité de repenser l’intégration régionale africaine, et plus singulièrement celle de l’Afrique de l’Ouest, au niveau de la CEDEAO ? 

Peu après son retour au sein de l’Union Africaine, le Maroc a officiellement déposé sa candidature à la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en février 2017. 

 

Cette demande qui est en soi une revendication de notre identité africaine est légitimée par les relations historiques du Maroc avec son continent, et ses liens humains et culturels aussi bien que son ancrage économique. 

 

L’adhésion du Maroc à la CEDEAO est dans la suite logique de la politique africaine du Royaume, politique basée sur le renforcement de la coopération et des relations internationales, le développement économique et sociale, la garantie de la sécurité et de la paix.

 

Coopération d’autant plus nécessaire à un moment où l’Afrique fait face et se doit de relever les défis de sa transition démographique, du changement climatique, de la migration, du terrorisme et du manque cuisant de l’infrastructure.

 

Certes, l’Union africaine reconnaît huit communautés économiques régionales comme piliers de l’intégration économique régionale. Le Maroc fait partie de l’UMA, une communauté ayant avorté en ayant jamais dépassé le stade embryonnaire à cause de problèmes politiques avec l’Algérie.

 

Mais à l’ère de la globalisation, le Maroc ne peut rester isolé car l’heure est à la consolidation des puissances et à l’intégration.

 

La Mauritanie jadis membre de la CEDEAO, ayant également déposé sa candidature en 2017, le paramètre géographique de découpage territorial présente ainsi une continuité et de la même une cohérence d’ensemble. 

 

Rappelons que Le Maroc est déjà le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest. Les investissements marocains concernent plusieurs secteurs économiques : agriculture, assurance, banque, cimenterie, eau et électricité, engrais, immobilier, mines, pharmacie, phosphates. 

 

Un gazoduc long de 4.000 kilomètres et dont le coût est estimé à 20 milliards de dollars reliant le Nigeria au Maroc et traversant 12 pays de l’Afrique de l’Ouest est en cours d’étude. C’est dire que l’ancrage économique du Maroc y est déjà.

 

Pour le Marocain, L’Afrique ne représente pas un gisement ou un client mais sa grande famille, indispensable pour le développement durable du Maroc et de l’épanouissement des marocains. 

 

Aux problèmes africains, des solutions africaines, une consolidation des moyens et des efforts et plus de solidarité permettraient de contrer les différentes menaces et un meilleur positionnement continental et international de la région.

 

C’est dans ce cadre que le roi Mohammed VI, dans sa lancée, continue l’intégration des politiques africaines et a relancé à l’occasion de cette crise sanitaire une requête qui a été sienne depuis l’an 2000, à savoir celle de l’annulation de la dette africaine dans le cadre d’une initiative conjointe avec le Président du Sénégal Macky Sall, le Président de Côte d’Ivoire Alassane Ouattara et le Président du Mali Ibrahim Boubakar Keita, visant à œuvrer à une « réponse solidaire et concertée » contre le Covid-19. 

 

Enfin, l’adhésion du Maroc à un ensemble structuré comme la CEDEAO si elle semble bénéfique pour les différentes parties n’est pas chose facile. 

 

Il faut ainsi rappeler que le Maroc devra répondre aux acquis de la CEDEAO en matière de libre circulation des biens, des services et des personnes, ainsi que la monnaie unique et le tarif extérieur commun.

 

Autant de réformes à mener par le Maroc que par les pays de la CEDEAO pour qui la demande du Maroc a suscité le questionnement des fondamentaux de l’intégration régionale en Afrique.

 

 

Le tourisme représente 13% du PIB marocain en employant 5% des salariés marocains. Êtes-vous inquiet pour ce secteur d’activité qui avait vu 12 millions de personnes venir visiter le Maroc l’année dernière ? Comment sauver ce secteur, comme ceux qui seront les plus touchés sur le plan de la production industrielle ? 

Qui ne l’est pas ! Il s’agit d’un secteur employant l’essentiel des emplois intérimaires et saisonnier. 

 

La Confédération nationale du tourisme (CNT) du Royaume, évoque déjà 33 milliards de dirhams (3 milliards d’euros) de pertes, 500.000 emplois perdus et plus de 8.500 entreprises menacées. 

 

Un manque à gagner substantiel à hauteur de tous les maillons de la chaîne de valeur touristique, avec des conséquences dramatiques, voire irréversibles, s’il n’y a pas une mobilisation de l’État pour aider le secteur à sortir de la crise et une mobilisation du citoyen marocain pour enclencher un tourisme local agressif tout en restant vigilant par rapport aux impératifs de prévention sanitaire.

 

Il est clair que le tourisme continuera à être affecté pendant toute la période de gestion de la pandémie même après le confinement et l’ouverture des frontières.

 

Par peur de contamination, les flux touristiques seraient réduits en général et particulièrement vers les pays ayant constitué les principaux foyers de contamination ou ayant un système santé déficitaire. 

 

Dans de nombreux secteurs, il est clair, tant qu’il n’existe pas de vaccin, qu’il ne s’agit pas de la sortie de la crise sanitaire mais plutôt de sa gestion pour permettre une relance économique et une vie sociale revisitée.

 

 

Cette crise sanitaire mondiale est aussi un révélateur du besoin de réfléchir au monde qui vient. Dans le cadre d’une mondialisation sans suffisamment de régulation, de nombreux États ont abandonné des pans entiers de souveraineté, certes, au profit d'une production à plus faible coût mais au prix d’un transfert inquiétant de technologie. Alors que la Chine et les États-Unis s’affronteront plus frontalement sur le plan commercial dans les années à venir, n’est-il pas temps de repenser à une stratégie de relocalisation sur les rives de la Méditerranée qui pourrait s’appuyer logiquement sur une coopération Euromed, qui fêtera en novembre son 25ème anniversaire mais laissée quelque peu en jachère ces dernière années ?

 

Comme nous le savons, nous traversons une des plus fortes crises sanitaire qu’à connu l’humanité qui a découlé sur une des crises économiques les plus dévastatrices.

 

L’Europe a segmenté ses chaînes de production en installant plusieurs maillons productifs dans de nombreux pays avec lesquels elle ne partage ni les mêmes référentiels ni de liens historiques et culturels. 

 

Le Covid-19 questionne ces choix et de nombreuses voies s’élèvent pour appeler au retour de l’industrie de leurs pays

 

Mais au nord et au sud de la Méditerranée on n’est pas isolé, on n’est pas seul ; la Méditerranée incarne un pont spécial entre les pays du Nord et les pays du Sud. 

 

La Méditerranée a toujours été la mer qui relie la route des cultures et la route de la prospérité.

 

Les acteurs méditerranéens doivent mieux coordonner leurs positions sur la mise en œuvre du plan de sortie de crise Covid-19, car les succès obtenus dans la coopération entre l'Europe, et les pays du sud du pourtour méditerranéen ont une valeur globale d'apport en expérience, en innovation, et architecture collaborative.

 

Depuis quelques années, on s’accorde à dire sans succès qu’il nous faut un grand agenda méditerranéen du développement pour les pays riverains de la Méditerranée, lequel agenda profiterait à toute la communauté internationale.

 

Covid-19 et ses conséquences économiques nous donnent toutes les raisons d'accélérer et d'intensifier une politique intégrée et coopérative méditerranéenne pour que notre espace commun soit un espace résilient et pour contribuer à donner vie, enfin, concrètement, pour nos citoyens, à la vision fondatrice du Processus de Barcelone de créer un "espace de co-prospérité et de stabilité".

 

La crise actuelle peut être l’occasion de construire l'avenir de la région.

 

La Méditerranée est une mer gonflée de jeunesse, de talents, de ressources et d'énergie créatrice. Notre rôle est de montrer et de démontrer que la Méditerranée reste riche de tous les possibles.

 

Le pourtour méditerranéen constitue un des grands ensembles mondiaux. N'oublions pas que les 43 pays-membres de l'Union pour la Méditerranée comptent au total plus de 800 millions d'habitants et pèsent plus du tiers de l'économie mondiale, environ 15 trillions d'euros !

 

Même si de fortes disparités persistent, nous parlons bien d'un vaste et puissant ensemble, et cet ensemble constitue une force et un atout pour chacun.

 

Les pays du nord ont un rôle transformationnel à jouer pour une intégration industrielle entre le nord et le sud des berges de la Méditerranée. 

 

Chaque composante de la région méditerranéenne bénéficierait alors de synergies, d'effets de levier, de partages d'expériences, de mises en réseau, de solidarités.

 

La Méditerranée est une mer qui relie, mais elle a plus que jamais besoin de dynamiques convergentes et de forces unificatrices.

 

L'Agenda poste Covid-19 doit répondre à la fois à des défis majeurs et mettre en oeuvre des atouts majeurs, il pourrait être un formidable levier d'intégration régionale et de coopération inter-régionale.

 

C'est une opportunité stratégique pour la région méditerranéenne.

 

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  • Paul-Eric Dècle
    a publié cette page dans Actualités 2020-05-23 15:27:28 +0200
  • Paul-Eric Dècle
    a publié cette page dans Actualités 2020-05-23 15:27:28 +0200