Redéfinir un axe "Paris-Berlin" en matière de défense et de politique étrangère

Redéfinir un axe "Paris-Berlin" en matière de défense et de politique étrangère

L’intense séquence européenne et internationale qu’a entamée le nouveau Président de la République Emmanuel Macron (visite à Angela Merkel, le 8 mai ; premier Conseil européen le 24 juin ; rencontre avec Vladimir Poutine à Versailles ; visite à Gao du dispositif français Barkhane, annonciateur de la présence du nouveau président de la République à l’occasion du prochain Sommet du G5-Sahel le 2 juillet à Bamako ; Sommet de l’Otan à Bruxelles et du G7 à Taormina les 25 mai et 26 mai derniers) permet d’y voir plus clair sur sa vision européenne dans laquelle la dynamique franco-allemande demeure la condition sine quae non.

Sur le plan de la défense et de la sécurité, ce qui n’avait été possible en 1954 (à travers la création - voulue par Pierre Mendès-France - d’une CED - Communauté européenne de Défense, qui ne verra jamais le jour) semble ainsi devenu une priorité : construire enfin une « Alliance de défense européenne » et ce notamment avec nos alliés allemands.

Ce sont avec ces derniers que nous partageons de nombreuses préoccupations stratégiques, que nous évoluons côte-à-côte dans nos opérations extérieures - en Afrique notamment -, que nous faisons face -de concert - au terrorisme avec la même détermination grâce aux investissements engagés dans le domaine d’un renseignement davantage coordonné sur le plan national et plus partagé au niveau européen, sans oublier l’investissement partagé dans la durée en faveur de nos forces armées respectives.

Concrètement, pour la France, ce sont ainsi, en 2016, 44,3 milliards d’euros de la richesse nationale investis en faveur de la modernisation, de la mise en condition opérationnelle de nos matériels actuels, du paiement des soldes et des pensions des quelques 300 000 personnels du ministère de la Défense ainsi que la mise en place des études en faveur du lancement des programmes des armes du futur (dont le remplacement du Charles-de-Gaulle et de son éventuel « accompagnement », ainsi que le renouvellement de la dissuasion nucléaire à partir de 2020, en la garantissant à hauteur de 70% du budget R&D/ 30% du budget des crédits de défense).

C’est sans compter, néanmoins, sur le poids important que font peser les OPEX. Ces dernières (Chammal au Levant pour lutter contre DAESH, Barkhane dans la bande sahélo-saharienne, pour pourchasser les groupes armés terroristes) auront coûté en 2016 plus d’un milliard d’euros (1,3 milliard 2017, dont seulement 450 millions sont financés).

Le Budget de la défense représente ainsi 1,78% du PIB aujourd’hui (32,7 milliards hors pension) et sans doute 2% (soit légèrement plus de 50 milliards d’euros - hors pensions et surcoût de financement des OPEX) et ce à l’aune de la fin de la prochaine et nouvelle Loi de Programmation militaire (2017-2022) ou à l’horizon 2025. Le tout sera corroboré par une revue Stratégique à engager dans les premiers mois de la mandature et gagée par la sanctuarisation de 10 milliards d’euros supplémentaires par an.

Plus précisément, il faudrait 1,7 milliard d’augmentation en 2018 pour que les forces armées puissent être en condition opérationnelle « raisonnable », soit un budget pour 2017 de 34,8 milliards d’euros. Or, le Gouvernement d’Edouard Philippe escompte faire peser sur le nouveau ministère des Armées un gel de 2,6 milliards d’euros !

Pour l’Allemagne, le budget consacré à la défense avoisine les 35,8 milliards d’euros pour la même année, quoique Berlin ne consacre que 1% à ce poste budgétaire. Il en va aussi du renforcement de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) au niveau national, franco-allemand comme européen.

La France, en réintégrant, après 43 ans le Commandement militaire de l’OTAN en septembre 2009, l’ambitionnait déjà.

Hélas, nos partenaires européens, notamment ceux issus d’Europe centrale et orientale, n’étaient sans doute pas encore prêts à troquer une garantie de sécurité transatlantique pour une Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) et une Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) balbutiante.

Or, cette assurance, à l’aune des récentes déclarations du président Donald Trump, ne semble plus aller de soi, comme l’a rappelé il y a quelques jours encore Angela Merkel, appelant ainsi à la mise en place concrète de l’Europe de la Défense.

La proposition visant à tendre vers une plus forte mutualisation financière en matière d’engagement « solidaire » sur les théâtres d’opérations extérieurs entre partenaires européens - ainsi que vis-à-vis de notre allié britannique – sur la base des Accords de Lancaster House signés par Hervé Morin, alors ministre de la Défense, en novembre 2010 - est ainsi de nature à assurer davantage d’efficacité et de pérennité aux deux opérations extérieures africaines pour lesquelles la France s’est engagé « seule » en janvier 2013 au Mali (et par la suite à l’ensemble de la bande sahélo-saharienne), puis en décembre de la même année en République centrafricaine.

Qui pourrait douter que les vingt Français morts au Mali et Sahel, ainsi que les trois décédés lors de l’Opération Sangaris en RCA ne soient pas tombés aussi pour assurer la sécurité du continent européen !

Attendue depuis 2013, la mise en place du fonds européen de financement des OPEX, annoncé à l’issu du Conseil européen du 24 juin dernier dans la foulée de la présentation, le mois dernier, du Paquet défense de la Commission européenne, réhabilitent les deux fondements du projet européen « solidarité » et « subsidiarité » qui en assurent sa légitimité auprès des citoyens européens.

La France reste un des principaux contributeurs au budget européen - 17% - et demeure, à raison de 800 millions d’euros/an, un des principaux payeur d’OPEX. Au-delà, alors que l’Europe baisse la garde sur le plan budgétaire et capacitaire et qu'elle peine à faire entendre une voix unie sur la scène internationale, nombreux sont ceux qui s’arment ou se réarment (Chine, Inde, BRICA’s).

Les attentats de janvier 2016 et novembre 2015 (sans oublier ceux qui frappent au quotidien les populations du continent africain au Levant, en Asie et ailleurs en Europe) ont entraîné une prise de conscience sur la complexité et la dangerosité d'un monde globalisé où les frontières face aux menaces terroristes, notamment, n'existent plus.

Nos ennemis, qui ont toujours agi sur plusieurs fronts (concomitamment dans la bande sahélo-saharienne, au Yémen, au Levant aujourd’hui, en Afghanistan et en Irak hier…), ont également franchi le « seuil » de notre porte et n’hésitent plus à nous frapper sur notre propre territoire.

Cinquante ans après la première guerre « hybride » en Algérie, le spectre d’une « longue » guerre asymétrique resurgit. Toutefois, depuis la fin de la guerre froide, nous devons faire face à des menaces asymétriques bien plus qu'au risque « codifié » d'une guerre classique infra-étatique, à priori sur le continent européen ou dans son voisinage oriental, malgré les crises en Crimée et dans le Donbass ukrainien.

Fort de ses réalités stratégiques nouvelles qui s’imposent à nous, d’évidence, c’est à travers davantage de mutualisation (sur le plan d’une politique européenne de sécurité et de défense commune qu’il conviendrait de mettre réellement et efficacement en place, nonobstant son existence déjà depuis 2009)et d’optimisation de nos coopérations existantes (OTAN, UE) qu'il faut tendre.

Pourtant, tant que la volonté politique reste faible, tant au niveau de chaque capitale qu’au niveau des réunions intergouvernementales à Bruxelles, l’Europe restera, malgré ses 11 missions militaires engagées depuis 2003 et la modestie de ses moyens militaires (3000 hommes au regard des quelques 100 000 casques bleus, qui servent dans les 18 opérations onusiennes, à titre d’exemple), un « tigre de papier ».

Il est donc urgent que les pays européens s’unissent pour se donner les moyens de mener une lutte implacable contre le terrorisme islamiste tout en se donnant les moyens de répondre à un éventuel conflit de haute intensité, fort des velléités russes et les craintes de ses voisins baltes.

Or, pour l’instant, force est de constater que la solidarité en matière de défense n’est guère au rendez-vous (pire, ce sont nos alliés périphériques - Géorgie, Albanie qui compensent une absence manifeste de nos principales partenaires - Grande-Bretagne, Allemagne).

À cet effet, le recours à la Clause de solidarité communautaire, que la France a eu raison d’évoquer suite aux attaques terroristes de novembre dernier, témoigne des puissants outils dont nous disposons.

C’est aussi le cas, avec l’article 222 du Traité de Lisbonne - qui implique une mobilisation au niveau de l’UE en cas de catastrophes naturelles ou d’attaques terroristes - ou encore de l’article 42-7 du même Traité appelant, cette fois, à une assistance plus « aisée » sur une base bilatérale ou intergouvernementale. 

Toutes les projections législatives, administratives, capacitaires ne seront, néanmoins, suffisantes pour prévenir les attentats qui risquent, à un moment ou un autre, d’endeuiller le continent européen ou, de nouveau, notre territoire.

C’est ainsi moins dans une loi d’exception capacitaire que dans la recherche d’une approche globale et dans l’inclusion de la sécurité dans le développement des territoires, de la prise en compte de laRealpolitik dans notre agenda international et de la résilience des citoyens, que demeurent nos meilleures armes nous permettant d’apporter une réponse efficace et pérenne contre l’ancrage durable du terrorisme.

Gageons, que ces avancées sur le papier seront de nature à enfin « incarner » cette Europe jusqu’à présent « introuvable » de la défense alors que, selon le sondage réalisé par l’institut de sondage Viavoice (juin 2016) près de 71% des Français adhéraient spontanément à ce qu’il est convenu d’appeler « Europe de la défense ».

Emmanuel Dupuy,

Président de l’Institut Prospective et sécurité en Europe (www.institut-ipse.eu)

 

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  • Patrick Brisset
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  • Nicolas Jeanneté
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  • Territoires
    a publié this page dansConstruire une Europe qui protège 2018-03-24 10:43:20 +0100